Sérendipité - Cordel N°8

dimanche 5 avril 2015
par  Chandra Covindassamy
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Le mot sérendipité a pris une place importante dans ma boite à outils.

Dans une institution où j’ai longtemps travaillé, tous les lundis matin les parents des jeunes pouvaient se rencontrer en présence des mêmes personnes de l’équipe. Des situations diverses de la vie quotidienne y étaient partagées et, bien souvent, ce qui avait le plus de poids était ce que les parents échangeaient entre eux. Il arrivait qu’un jeune ouvre la porte et se retire après une inspection plus ou moins discrète.

Lise avait à l’époque une dizaine d’années, peu de temps après son arrivée elle faisait irruption, s’allongeait sur le sol, sanglotait bruyamment et répétait « ma maman me manque ». Tentatives de paroles apaisantes, les pleurs redoublaient jusqu’à ce que la personne censée travailler avec elle vienne la chercher, laissant chacun troublé. La même scène se produisait dans l’institution suscitant des paroles du genre « tu vas bientôt retrouver ta maman » ou « ta maman est à son travail, mais elle pense beaucoup à toi » avec le même effet : redoublement des pleurs jusqu’à ce que l’adulte soit suffisamment désemparé, et Lise s’intéressait à autre chose.

Un certain lundi matin, je prenais mon courrier, alors qu’elle avait été particulièrement envahissante pendant la réunion au cours de laquelle je n’étais pas intervenu, elle était non loin de moi. Elle anticipait sans doute une remarque de ma part, nos regards se croisent, je ne feins pas une irritation que je n’éprouvais pas et elle dit alors à mi-voix et sur une toute autre intonation « ma maman me manque ». Je m’entends lui répondre : « tu sais, Lise, à moi aussi ma maman me manque ». De fait j’avais perdu ma mère quelques années auparavant. Nos regards interrogatifs se croisent. Bien évidemment il n’y a pas eu de miracle et elle a continué à harceler les adultes. Mais quelques lundis plus tard, sa mère nous fait part de son étonnement d’avoir entendu à la maison Lise dire que l’institution lui manquait.. Début d’un trajet plein de cahots avec de nombreuses crises de colère si un vêtement (notamment une des chaussettes d’une paire) était restée à la maison ou dans l’institution. Sa question de manquer de quelqu’un ou à quelqu’un a pu continuer à s’élaborer en particulier grâce à des séjours dans des familles d’accueil en province.

Le terme de sérendipité est la translittération d’un mot anglais inventé par l’esthète Horace Walpole dans une lettre du 28 janvier 1754, il y faisait part de sa surprise, lors de l’examen d’un tableau, d’avoir vu un détail qui mettait en évidence une relation proche et inattendue de deux familles de la noblesse italienne du XVIè siècle. Ce mot dont il a été dit qu’il avait beaucoup enrichi la langue anglaise, a été construit en référence au conte « Les trois princes de Sérendip » (nom persan de Sri Lanka1) désigne la bonne surprise de découvrir quelque chose d’inattendu alors que l’on cherchait autre chose.

Dans la situation où je me suis trouvé avec Lise, nous cherchions chacun quelque chose : le courrier pour moi, une réponse attendue pour elle et nous avons découvert ensemble qu’il faut bien faire avec l’idée du manque d’un être cher.

1. Louis de Mailly : « Les aventures des trois princes de Serendip » suivi de « Voyage en sérendipité ». Éditions Thierry Marchaisse. Vincennes 2011. Ce récit a été considéré comme l’ancêtre des romans policiers.


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