Caravanes

samedi 26 septembre 2015
par  Lucien Farhi
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Tous les mois, mon père, propriétaire du Comptoir Philanthropique du Levant, acheminait vers les harems d’Arabie une caravane chargée de huit tonnes du produit phare du Comptoir, je veux parler de la crème Contre les Taches de Rousseur, plus connue sous ses initiales fameuses : C.T.R.

On sait l’usage imprévu que faisaient de cette crème les brunes beautés qui peuplaient ces gynécées, non qu’il y eût une quelconque chance que leurs visages fussent affligés de la moindre éphélide, mais tout simplement en raison de la propriété inattendue qu’elles avaient découvert à notre produit magique d’éclaircir leurs teints, trop bronzés au goût de leurs seigneurs et maîtres.

Mon père avait toujours garde de flanquer les méharistes d’un homme de confiance qui lui fût acquis - bien évidemment, ce ne pouvait être que mon ami, le stagiaire grec, car il se méfiait des réactions imprévisibles des hommes du désert. Il ne craignait rien pour ce qui était de leur honnêteté. Le temps n’était pas encore venu où les camions allaient se substituer aux chameaux, avec leurs cortèges d’aventuriers, voleurs d’essence, de pièces détachées, de cargaisons de marchandises diverses et, pire encore, d’eau prélevée sans vergogne sur les réserves transportées par les véhicules d’aspirants néophytes à la solitude du désert, sous le prétexte fallacieux de leur éviter des enlisements malencontreux.

Non, quand, la nuit tombée, surgissait brusquement à la lueur de votre feu de camp une silhouette emmitouflée, il n’y avait aucune crainte à nourrir. Ce ne pouvait être qu’un chamelier voisin, attiré de loin par la lumière et désireux de tromper la solitude de ses longues semaines de traversée, par quelques paroles échangées autour d’une tasse de thé noir comme l’ébène, sucré comme une pâtisserie. C’était des échanges interminables de salutations, bénédictions et même, quand l’occasion était donnée de reconnaître dans l’homme du désert surgi de la nuit une vieille connaissance - et Dieu sait si le désert immense paraît en définitive petit quand on s’aperçoit, après l’avoir parcouru quelques fois, dans chaque sens, que chacun y connaît tout le monde -, le prétexte à rires, les tapes dans le dos, les plaisanteries douteuses sur les bonnes aventures engrangées aux étapes par ces Tartarins bons enfants, loin de la surveillance pesante des Anciens.

Le stagiaire grec, placé par mon père auprès des caravaniers, avait deux fonctions : la première consistait à calmer les ardeurs guerrières de ces bédouins, toujours prompts à s’enflammer à la vue d’un uniforme. Il était quasiment impossible de les empêcher d’emmener avec eux, en sus de nos crèmes, quelques milliers de cigarettes de contrebande. Ce n’est pas que le revenu de ce trafic leur fût indispensable : le Comptoir Philanthropique du Levant payait bien et il n’était pas sûr que les jours perdus à jouer à cache-cache avec les douaniers dans le désert fussent économiquement justifiés. Mais le football n’avait pas encore pénétré nos contrées et ces rudes hommes s’amusaient comme ils pouvaient.

Le stagiaire grec avait une deuxième fonction, celle de recueillir, en cours de route, toute information propre à mettre le Comptoir Philanthropique du Levant sur la voie de nouveaux amateurs de ses produits. Il lui appartenait, en conséquence, de persuader les chameliers de ne pas brûler les étapes, d’accepter même de faire, quand un renseignement l’avait mis sur une piste prometteuse, un crochet imprévu sur le parcours, pour confirmer un nouveau prospect.

Le stagiaire grec disposait d’arguments pour se faire entendre. Mon père l’autorisait, quand les circonstances l’exigeaient, à prélever sur la cargaison de crème C.T.R. les échantillons qu’il distribuait à ses bédouins pour les inciter à s’écarter du droit chemin. Ceux-ci en étaient friands. La caravane effectuait alors un détour supplémentaire pour faire escale dans leur campement familial, où les femmes, les enfants et les vieux parents attendaient leurs retours d’expédition. Ce crochet imprévu mettait en joie ces pauvres gens, peu habitués à de telles bonnes surprises, d’autant plus qu’elles s’accompagnaient de la remise des crèmes magiques par les époux à leurs brunes épouses.

Il n’empêche : nous ne fûmes pas peu surpris quand, par un de ces jours de canicule – dont on se demande s’ils ne sont pas faits pour nous donner un avant goût de ce que sera la vallée de larmes suivante qui nous est promise en récompense d’avoir traversé la présente – où nous somnolions dans les couloirs ombreux du Comptoir, Mehdi, un bédouin, aux cils encore alourdis des grains de sable qui y étaient restés collés, fit irruption, porteur de cette nouvelle ahurissante : le stagiaire grec avait dérouté la caravane qui, à Damas, au lieu de prendre la route du Harrar et de l’Arabie, avait choisi le chemin inverse, s’orientant au nord et, traversant successivement Homs, Hama, Alep, avait passé l’Euphrate, avant de faire escale à Mardin. Elle se dirigeait à présent sur Mossoul, terme qui semblait avoir été fixé à son errance par notre fondé de pouvoir. Ce dernier nous faisait mander par son messager d’avoir à lui envoyer en renfort l’astucieuse Judith !

J’aurais ergoté. Mon père, en homme de décision, ne cilla pas. Judith alla prendre son bain – prétexte avéré des bousculades habituelles des commis Joseph, Maurice et René, derrière le trou indiscret pratiqué à la porte de la pièce du laboratoire qui servait d’étuve à notre égérie –, et je fus promu à la fonction d’escorte, pour la durée de l’expédition en Mésopotamie.

Le voyage en train jusqu’à Alep se passa sans histoire, hormis deux ou trois escarbilles qu’endura Judith avec sa force d’âme coutumière. Comme elle ne portait pas le voile, il y eut bien quelques contrôleurs à risquer une imprudente avance. Mais quand Judith eût épinglé au dos de son siège deux des doigts aventureux cueillis à l’aide du redoutable cimeterre dont la légende lui faisait obligation de se munir, tout le monde, autour d’elle, jugea que l’étrangère maniait la charia avec un à propos devant lequel il valait mieux s’incliner.

Nous passâmes la nuit à Alep, dans le khan tenu autrefois par mon arrière grand-père. Mon oncle, qui lui avait succédé, averti par le méticuleux stagiaire grec, tenait prêts trois chameaux, pour Judith, Mehdi et moi-même. J’évitais, en règle générale, ces escales en famille, craignant par dessus tout l’humeur acariâtre de ma tante. Par chance, il se trouva que notre compagnon, tout heureux de l’occasion de se donner un peu de bon temps dans une maison non soumise aux règles strictes de l’Islam, laissa maladroitement tomber sur le parquet la dame-jeanne d’arak, qui explosa dans un festival de senteurs d’alcool mâtinées d’anis… Loin de s’en formaliser, ma tante en fut ravie : envolée, l’eau-de-vie ! Les hommes, pour une fois, allaient devoir se conduire en êtres civilisés ! L’humeur de la soirée en fut embellie et je profitai de ce que sa garde vigilante eût baissé pour lutiner, dans l’écurie, ma brune cousine aux seins déjà lourds, forfait que je me promettais de commettre depuis déjà deux ans, sans pouvoir faire naître jusqu’ici l’occasion.

Le lendemain, à l’aube, les trois dromadaires étaient sellés. Judith n’avait pas voulu du moghbot, le palanquin décoré. Elle avait insisté pour enfourcher sa bête, scellée du shad, comme les hommes, et je dois dire qu’elle avait fière allure avec, à sa ceinture, son cimeterre à gauche et un Colt énorme à droite. On pouvait d’ailleurs compter sur Mehdi pour répandre l’anecdote sanglante du train d’Alep : ce ne serait pas de sitôt que des malandrins oseraient se frotter à nous, sans compter que mon oncle, prévoyant, avait télégraphié à l’ensemble des postes militaires échelonnés jusqu’à la frontière irakienne, d’avoir à veiller sur notre progression…

Nous mîmes tout de même douze jours à atteindre les portes de Mossoul. Entre-temps, à l’escale de Mardin, à l’intérieur du territoire turc, mon oncle avait prévu un changement d’équipage. A la medersa du sultan Issa où se tenait le poste de garde de l’armée turque, trois magnifiques véhicules de marque Ford prenaient le relais. Rompus – pour ce qui est de Judith et de moi-même, bien sûr – par cette équipée à dos de chameau, ce retour à la civilisation nous parut divin. Mais notre joie fut de courte durée. Le cortège motorisé fut refoulé quelques kilomètres plus loin, lorsqu’il nous fallut repasser la frontière : notre expédition prenait un tour trop militaire aux yeux des gabelous irakiens. Triste retour à la case dromadaires !

Mais enfin, le douzième jour, donc, nous tombâmes dans les bras de notre ami, le stagiaire grec. Il campait sous les murailles de la ville. Nous comprîmes alors la raison de son appel à l’aide. Depuis trois mois, en effet, Mossoul était en état de siège. Et un siège pas banal : un mouvement de révolte sans précédent secouait les femmes. Dans cette ville où subsistaient encore d’antiques traditions chrétiennes, il semblait, d’après les rares informations que laissait filtrer l’armée irakienne qui assiégeait la ville, que les femmes, excédées de la polygamie de leurs maris, eussent pris les rênes du pouvoir, à l’occasion d’une sanglante sédition. La rancœur des épouses était, paraît-il, attisée par le fait que leurs infidèles compagnons allaient se procurer leurs concurrentes sur le marché aux esclaves de Constantinople, où abondaient les blondes Slaves en provenance des Balkans proches, gourgandines dont le teint clair, jugeaient les révoltées, exerçait à leur encontre une concurrence déloyale. Bref, les hommes de Mossoul étaient désormais confinés dans les andrems [1] , sous bonne garde, astreints au port du hidjab lors de leurs sorties dans les rues, cependant que leurs épouses, en armes, montaient la garde sur les remparts de la ville.

L’information, captée lors de son passage à Damas par l’astucieux stagiaire grec, avait immédiatement mis le feu à son esprit en éveil. Il y avait flairé l’occasion unique, séculaire, d’asseoir la réputation du Comptoir Philanthropique du Levant jusque dans ces terres éloignées ! D’où le changement de cap à 180 degrés de la caravane qu’il conduisait. Et maintenant, il était à la recherche d’un moyen de franchir les lignes régulières des assiégeants, de gagner ensuite la confiance des assiégées, pour formuler l’offre de services qui, il en mettait sa main au feu, ramènerait la paix dans la contrée, tout en faisant nos affaires.

Judith le comprit à demi-mot. Elle se trouvait en territoire connu : les irakiens n’étaient-ils pas les descendants des babyloniens honnis ? Mossoul, Béthulie, même combat ! Et c’est ainsi que je l’accompagnai à nouveau, baignée, parfumée et secrètement armée de son cimeterre : une fois encore, ce fut, à la nuit tombée, la traversée silencieuse de la lande parfumée, où les cistes le disputaient à l’origan et le cyclamen à l’aubépine, l’interception par les sentinelles, la fable qu’elle leur conta de la trahison de ses sœurs de Mossoul, la conduite jusqu’à la tente du général H par une bande de soudards aux aguets, en une traversée des lignes où le moindre faux pas était susceptible de conduire au viol puis au massacre.

Et plus tard, dans la nuit, après que Judith eût été laissée seule en tête-à-tête avec l’ivrogne galonné, trop assuré d’une conquête facile, la fuite éperdue, la tête du général dans le sac, jusqu’aux remparts où les femmes de garde, d’abord incrédules, ouvrirent tout grand les portes à l’héroïne qui brandissait, en guise de sauf-conduit, le crâne étonné d’une baderne décapitée.

L’armée avait lu la bible. Entamant une retraite éperdue, elle leva le siège, pour se conformer aux Ecritures. Mais les femmes de Mossoul restèrent intraitables. Elles exigeaient des garanties, hors de portée de leurs malheureux époux : était-il en leur pouvoir de se garder des blondes ?

C’est alors que le stagiaire grec mit à exécution la seconde partie de son plan. Quoique né à Thessalonique, on ne peut tenir pour négligeable qu’il comptât, dans sa lointaine ascendance, un parent éloigné du rusé roi d’Ithaque. Campant devant les murailles restées closes de la ville, on le vit construire un mystérieux et gigantesque dromadaire, fait de bois de pin et de chêne vert qu’il avait chargé ses fidèles bédouins de rassembler. Puis il se retira, avec son escorte, ainsi qu’il est prescrit.

Judith, à son tour, assuma le rôle qui lui était dévolu, sans y laisser toutefois, comme le malheureux Sinon, ni le nez ni les oreilles. Le dromadaire fut donc hissé à l’intérieur des murailles. Mais cette fois, l’entreprise était pacifique : ouvert par Judith, sous les yeux ébahis de ses consœurs, l’animal révéla ses trésors : point d’hommes en armes, mais seulement… des milliers et des milliers de tubes de crème C.T.R. !

Le calcul était juste. Au bout d’une semaine, le divin cosméticien avait remporté son combat : le teint éclairci des femmes calma leurs ardeurs guerrières. L’aura des blondes Slaves pâlit d’elle-même, le voyage à Constantinople tomba en désuétude et les affaires reprirent à Mossoul.

Le plus difficile fut de ramener le stagiaire grec chez nous. La gent féminine de Mossoul s’était entichée, prétendit-elle, de chimie. La fabrication de crème C.T.R. battait son plein dans les arrière-cuisines. Le moyen, dans ces conditions, d’échapper aux leçons particulières qu’on le sollicitait si tendrement de donner ?


[1Andrem : Espace clos où étaient enfermés les hommes, dans les sociétés matriarcales du Nord de la Mésopotamie.


Commentaires

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samedi 26 septembre 2015 à 10h00 - par  sylvie simon

Poétique, sexy, sanglant, mystérieux, quelle alchimie ! grandiose, merci pour cet agréable moment !

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