Episode hors série : Le pantalon

vendredi 9 octobre 2015
par  Frédéric Abbès
popularité : 21%

Arménie, le 28 septembre 2015

J’ai jeté un vieux pantalon de fouille. Il était plein de terre, troué et déchiré de partout. J’ai revu le pantalon propre et raccommodé. Il était porté par Ashok. Ashok est le gardien jardinier et homme à tout faire de l’hôtel ou je dors. Je ne suis pas fier de le dire, mais je n’avais jamais vraiment remarqué sa présence avant de voir mon pantalon sur lui. Il est discret, ne parle jamais. Il est pourtant tout le temps présent. Son corps n’est pas celui d’un vieillard. On sent qu’il a été fort. On voit aussi dans ses gestes et dans son regard bleu que la vie ne l’a pas épargné. Des choses, il a dû en faire beaucoup. Parfois, il y a une vielle dame qui s’assoit près de lui. Ce n’est pas sa femme, mais je pense qu’elle le connaît bien ou qu’elle l’a bien connu. Elle ne dit rien et reste immobile. Juste par moment, elle avance sa main et retire un fil ou une poussière qui se sont déposés sur la veste d’Ashok. Elle inspecte toujours Ashok pour être sûre qu’il est propre. C’est un geste délicat et d’une tendresse infinie. Un geste d’une mère et peut-être aussi d’une amante. Elle sait ce qu’est une caresse, c’est évident. Ashok est une montagne à côté d’elle, il est minéral et se laisse faire sans un mouvement. Parfois, le patron de l’hôtel vient inspecter les locaux. Il y a quelques jours,10 centimes ont été retenus sur le salaire d’Ashok. 10 centimes c’est important lorsqu’on gagne 1 euro par jour. C’est de sa faute, sûrement, car le jardin n’a pas été bien arrosé. Ashok n’a rien dit, il ne dit jamais rien. Je ne pense pas que ce soit de la soumission ou du mépris. C’est juste comme ça. Les chiens du patron mangent plus de viande en une journée que Ashok en un mois, ça aussi c’est comme ça. Mais je suis sûr que le patron n’éprouvera jamais sur lui la délicatesse du geste de la vielle dame envers Ashok. Il a le visage et le ventre d’un homme qui compte avant de parler. Des caresses de femme, il n’a que celles qu’il aura payées et rien d’autre. Au village, il y a aussi des femmes et des jeunes filles qui s’habillent avec plein de couleurs et de paillettes qui brillent. Elles sont maquillées et elles font leurs courses avec beaucoup de classe et de fierté dans le regard. Les Français qui m’accompagnent les appellent les « poufs ». Ils ne voient que les apparences. Pour eux, c’est simplement du mauvais goût. Moi, je les trouve belles. Le village est sale. Les poubelles publiques délimitent un espace purement symbolique entre les ordures et les hommes. J’ai, sans ironie, parfois du mal à savoir ce qui est le plus crasseux, les trottoirs ou les poubelles. Les hommes sont en tenue de travail et ne font pas d’efforts particuliers pour être propres, et dans tout cela il y a ces femmes qui se sont préparées, maquillées et mises en valeur avant de sortir de chez elles. Ce n’est pas dérisoire, elles montrent qu’elles existent et que le gris ambiant n’a pas de prise sur elle. Ce sont des femmes.

Toutes ces choses m’avaient échappé jusqu’à présent. Tant la fouille occupait mon esprit.
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Paysage de fouille en Syrie, ou comment s’usent les pantalons du fouilleur...


Commentaires

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dimanche 18 octobre 2015 à 16h07 - par  sylvie simon

Merci Frédéric Abbès.
Quel plaisir de lire ce texte tout en délicatesse.

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