Le rapt

dimanche 13 décembre 2015
par  Lucien Farhi
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Après que son collaborateur, le stagiaire grec - dont j’avais été, en son temps, le condisciple -, se fût établi en son propre pays, d’abord à la tête du Comptoir Philanthropique de Macédoine, avant de fusionner son entreprise avec son homologue crétoise, mon père, fondateur de la maison mère du Comptoir Philanthropique du Levant, eut l’idée de mettre à profit la proximité créée, autant par la géographie que par l’esprit, qui, par dessus la Méditerranée, réunissait notre peuple aux Hellènes pour, une fois de plus, dispenser ses bienfaits à notre pays.

Comment, en effet, demeurer indifférent à la détresse qui creusait de son amertume le cœur meurtri de tant de ces villages, blottis au creux de nos montagnes, désertés par ces jeunes hommes partis, au fil des années, les uns après les autres, tels des danseurs s’esquivant sur la pointe des pieds, dans une minutieuse et sournoise chorégraphie, et dont on ne savait trop si l’attrait irrésistible qu’ils éprouvaient pour le grand port et ses bateaux prédateurs était à mettre en rapport avec la nécessité de trouver, par delà les mers, la maigre subsistance que leur refusait nos terres arides, ou plutôt avec l’attrait de la distance mise, de la sorte, avec leur terre natale, distance qui leur permettrait enfin de se libérer du poids insoutenable des familles endogames, et dont le poids (de la détresse) écrasait, chaque jour, un peu plus, la démarche des jeunes filles délaissées, que l’on voyait subitement un jour se flétrir, avant qu’elles ne revêtissent, pour toujours, comme si cela eût été on ne peut plus naturel, prescrit de toute éternité, la robe de deuil d’un veuvage résigné.

Mon père n’était pas sans être averti du désespoir qui, progressivement, assombrissait nos montagnes, sinon à quoi donc eussent servi les innombrables tournées à dos de mulet qu’il y avait entreprises, en compagnie, justement, du stagiaire grec, à l’époque où celui-ci le secondait, et avait été son meilleur ambassadeur auprès des mères des jeunes filles aujourd’hui abandonnées ?

Aussi, ne suis-je point surpris quand il me mande, au premier jour du printemps de chaque année, pour m’entretenir du même souci. Comme à chacune de ces entrevues, après avoir fait mine d’explorer l’ensemble des solutions les plus abracadabrantes, allant de l’interdiction faite aux bateaux prédateurs d’accoster à notre port, à la prise en otage des mères des candidats à l’émigration, en guise de gage de fidélité à leurs promises, nous tombons d’accord sur l’urgente nécessité de m’embarquer pour Heracleion, où m’attend mon ami, le stagiaire grec. Judith, notre hôtesse d’accueil du Comptoir Philanthropique du Levant, m’accompagne, pour cette mission, qui lui fait troquer le sac qui lui tient habituellement lieu de vêtement, contre un adorable ensemble de sport, de couleur blanche, dont l’échancrure généreuse du chemisier, complétée par la courte taille de la jupe plissée, sont mesurées pour assurer l’heureux déroulement de notre entreprise.

Nous empruntons pour notre voyage, comme à l’accoutumée, l’Achilleus, que mon ami, le Capitaine, déroute en notre faveur, pour toucher la Crète, avant Le Pirée. A bord, et pour une fois, je joue aux dés, à armes égales avec lui, sa femme contre Judith. Le perdant doit servir, jour et nuit, de soutier aux chaudières, attaché pendant la traversée par une chaîne, à sa pelle à charbon, dans la salle des machines. En fait, nous trichons tous les deux, et le but véritable est d’attirer à notre table de jeu le plus grand nombre possible de couples de passagers. Immanquablement et par un malheureux hasard, le sort s’acharne contre eux. Il est habituel que nous recrutiions ainsi deux ou trois gogos, pour la salle des machines. Le Capitaine me verse discrètement une commission sur l’économie en personnel ainsi faite et, de plus, nous varions nos plaisirs en suppléant, dans la mesure de nos forces, aux maris défaillants.

A l’arrivée à Heracleion, je suis en général plus épuisé que si j’avais pris de l’exercice, en salle des machines, mais, après tout, l’essentiel du travail à faire sur l’île est du ressort de Judith, à qui ces jours de traversée procurent un teint de reine, dont ne manque pas de lui faire compliment le stagiaire grec, toujours prompt à faire assaut de formules châtiées, tournées dans un français puisé à l’œuvre du Connétable des Lettres lui-même.

L’heure n’est pas à la bagatelle. Nous sommes conscients de l’immensité de la tâche qui nous attend, accompagnée de son cortège de fatigues et de mécomptes. Le stagiaire grec nous fait part de ses dispositions : deux cars stationnent au pied des Comptoirs Philanthropiques de Macédoine et de Crète Réunis, dont l’un tire une remorque, abritant un vigoureux taureau, du blond le plus pur, et le second, un imposant chalut, soigneusement enroulé.

Direction Haghios Nicolaos, que nous atteignons en début d’après-midi. Dans la rade, un bateau de pêche nous attend, dont les marins décrochent notre remorque, pour charger notre chalut. Le plus impressionnant, est la double haie de près de cent cinquante jeunes hommes, qui poussent des vivats, à l’apparition de Judith, en frappant les vitres de notre car, à coups redoublés. Ce dernier oscille sous la pression de leur enthousiasme et je me prends à redouter que le stagiaire grec n’ait trop bien fait les choses !

Mes craintes s’avèrent vaines. Judith parvient à s’éclipser par une porte de communication, adroitement ménagée entre le car et la remorque. Elle réapparaît à l’extérieur, sur le dos du monstre, nouvelle Europe, dont les racines phéniciennes confirment la légitimité.

La bête est libérée. Rendue nerveuse par le vacarme ambiant et flattée de la main légère mais ferme de sa cavalière, elle franchit d’un bond effrayant la double haie qui se courbe, avant d’entamer une course folle vers la mer. Les jeunes hommes, qui ont repris leurs esprits, se lancent impétueusement à sa poursuite, sans craindre l’injure des flots salés, qui s’ouvrent à leur courage déterminé. Judith les excite de ses rires, en agitant à bout de bras son chemisier, promesse de trophée pour le vainqueur.

La meute, toute à sa chasse, n’a pris garde, qu’entre-temps, notre chalutier s’est rapproché, dont le stagiaire grec dirige la manœuvre. A son commandement, le chalut est jeté. Vainement, les imprudents tentent d’échapper à ses rets. Tels des poissons aériens, on les voit se lancer à l’assaut de l’azur, dans l’espoir de franchir le barrage, mais c’est pour, épuisés, mieux retomber en son pouvoir. Au commandement du stagiaire grec, les imprudents nageurs, emmêlés dans les mailles, sont ramenés à bord. Il n’en échappe aucun.

Nous nous affairons, mon compagnon et moi, à neutraliser les jeunes hommes, rendus autant furieux qu’impuissants, par les liens dont ils sont chargés. Les élixirs du Comptoir Philanthropique du Levant, dont mon père a pris soin de me munir, avant mon départ, font merveille pour procurer à nos prisonniers un sommeil réparateur, dont nous profitons pour les immobiliser convenablement. Ils sont ramenés à terre, où Judith-Europe les a précédés, et chargés dans les deux autocars, toujours endormis, par une équipe de brancardiers, appointés par notre ami et tenus en réserve, dans l’attente de ce dénouement attendu. Nous ramenons cent trente huit prisonniers à Herakleion, où l’Achilleus, de retour du Pirée et transformé en navire-hôpital, prend livraison du chargement, demeuré sans connaissance.

Après avoir repris des forces, pendant la nuit, laissant les captifs à la garde du Capitaine, nous repartons le lendemain, dans le même équipage, à Réthymnon, où se déroule un scénario identique. Le chargement est complet, au bout de la semaine, après être passés par La Canée, pour terminer à notre port d’embarquement, Herakleion lui-même. Nous appareillons, avec au total, cinq cent trente et un captifs à bord.

Le stagiaire grec, sur la quai, nous fait de la main, de grands signes d’adieu. Il sait, qu’en dépit des apparences, il rend, conformément à sa vocation, le plus signalé des services à l’île, où se morfondent dans le célibat, d’innombrables jeunes hommes abandonnés au profit de mystérieux prédateurs, par leurs compagnes aux noms prédestinés d’Ariane, Danaé, Léda, Sémélé, Daphné, Io, et même, Europe.

A leur arrivée chez nous, c’est un jeu d’enfant, pour mon père, d’organiser, à l’occasion des fêtes du renouveau, données par le Comptoir, l’enlèvement dans les villages, des quelque cinq cent jeunes filles correspondantes - et consentantes -, dans une réédition syncrétique des événements de Silo, au profit de nos jeunes Crétois, transformés en d’autant de guerriers Benjaminites.

Ainsi se renouvelle, tous les ans, au départ du printemps, le double rapt bienfaiteur, qui fait de mon père, avec la complicité de nos amis grecs, l’artisan de la renaissance de nos montagnes. Jusqu’ici, Judith-Europe, dans son rôle de leurre, s’est montrée fidèle à mon Zeus de père. Mais toujours, quand je la vois s’élancer, agrippée à son taureau, dans la rade de Haghios Nicolaos, je ressens un pincement au cœur : si elle venait un jour, parmi ces ardents jeunes hommes, à en choisir un, qui lui fît oublier son volage amant phénicien, qu’adviendrait-il, de notre entreprise ?


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