La santé comme bien commun

lundi 1er février 2016
par  Martin Coutellier
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Introduction à la soirée-cordels du 29 janvier avec Bernard Friot à Paris (St Sulpice)

Le thème que nous avons retenu pour cette soirée de discussionest « la santé comme bien commun ». Je vais commencer par essayer de donner une perspective un peu plus large de cette idée de bien commun, pour tenter d’éclairer un peu différemment notre sujet, avant bien sûr de laisser la parole à Bernard Friot.

Au début du 13ème siècle, les barons anglais imposent au roi Jean Sans Terre La Grande Charte des Liberté (Magna Carta Libertatum, promulguée en 1215). Il s’agit d’un document très important, qui pose quelques lois limitant le pouvoir royal, en particulier l’habeas corpus. C’est un ensemble de lois, qui est considéré comme une inspiration majeure des textes juridiques fondateurs dans le monde anglosaxon (déclaration des droits de 1689, constitution américaine de 1787). Dans la plupart des éditions, deux grands ensembles de texte sont séparés. La Grande Charte des Liberté d’une part, et La Charte des Forêts d’autre part. Cette dernière statuait sur les « communs » (« commons »). Ce terme recouvre en anglais un très grand nombre de choses, et à l’époque il aurait pu être traduit par « espaces communs », ou « ressources communes » : il désignait les forêts, les bois, les champs, les pâturages, les rivières et les lacs, mais aussi les rues des villes, etc. La Charte des Forêts donnait la possibilité aux hommes libres d’utiliser les ressources offertes par ces espaces, et leur donnait le devoir de les entretenir (article 13 par exemple « Tout homme libre peut récolter le miel trouvé dans ses bois »).

A l’évidence, « les communs » de l’époque concernaient des ressources naturelles permettant de boire, manger, se loger, se chauffer, et quelques autres choses encore … Des questions encore d’actualité pour nombres d’entre nous (pas tellement ici mais dans nos hôpitaux, nos cabinets, nos rues …) et qui ont bien sûr un lien direct avec la santé ! Ce sont même en fait les déterminants les plus élémentaires de la santé …

Néanmoins, la question de ce soir – « A quelles conditions la santé peut-elle (re)devenir un bien commun ? » - a été envisagée dans le cadre plus restreint de l’organisation d’un système de soin. Mais si j’ai commencé par ce détour par « les communs » au sens du XIIIème siècle, c’est qu’ils me semblent pouvoir encore nous aider à voir où nous nous situons dans l’organisation collective de l’exploitation d’un bien commun – en l’occurrence un système de santé.

Par exemple, sur la question de l’efficacité économique sur laquelle le débat public médiatique est très concentrée. La doctrine qui prévaut depuis au moins 30 ans fustige les dépenses publiques, et invoque la création de valeur par les entreprises privées lucratives. L’argument n’a rien de nouveau : le concept juridique de terra nullius, qui qualifiait les terres occupées par les indiens d’Amérique ou les aborigènes australiens, décrits comme de simples sauvages parcourant des étendues sauvages également, permit aux colons de justifier l’appropriation de ces terres (et l’extermination de leurs occupants récalcitrants) : puisque par leur labeur, les colons tireraient valeur de ces terres qui ne rapportaient rien à personne, elles leur appartenaient donc de droit. Mais un autre parallèle peut être tiré entre les « communs » anciens et notre santé comme bien commun : le prix Nobel d’économie a été décerné en 2009 à une chercheuse nommée Elinor Olstrom. Elle a démontré que la gestion par les utilisateurs des stocks de poissons, des pâturages, des bois et des lacs était bien plus efficace, y compris d’un point de vue économique. Cela nous rappelle immédiatement la différence exorbitante d’efficacité entre un système de soins totalement privatisé, capitaliste et un système plus socialisé. En effet les Etats-Unis, avec un système de santé qui était intégralement privé (et le reste encore largement) ont de moins bons indicateurs de santé avec une dépense de santé à 17% du PIB, que le Royaume-Uni à 9%, l’Allemagne à 11% ou la France à 12% (chiffres de la banque mondiale pour 2013, arrondis).

J’ai mentionné une certaine doctrine prévalant depuis au moins 30 ans, celle de l’efficacité économique de la propriété privée. Elle a évidemment de multiples sources qui l’ont forgée et propagée. Il existe une formulation quasiment chimiquement pure de cette doctrine, publié en 1968 par un écologue américain du nom de Garrett Hardin dans la revue scientifique Science. Dans son article, il explique que « la liberté d’un (bien) commun amène la ruine de tous. ». Ce que le linguiste et activiste américain Noam Chomsky traduit par : « ce qui n’est pas détenu (possédé) sera détruit par l’avarice individuelle ». Et c’est cette idée qu’on retrouve dans la figure du fraudeur, qui met en péril le système par son égoïsme. On retrouve également ce principe, sous une forme un peu différente, dans la place donnée aux financements privés de la santé : les mutuelles mais aussi, ne l’oublions pas, les poches des malades ! Puisque, c’est bien connu, c’est en faisant payer qu’on donne aux gens le sens de ça coûte (qui n’a pas déjà entendu ce genre de phrase ?).

Alors c’est contre tout cela, entre autres, qu’il faut nous battre. Et puisque nous nous battons contre une doctrine très répandue, il me semble que c’est d’une doctrine à répandre dont nous avons besoin ; on peut ne pas aimer le mot, mais je parle ici d’une conception précise, orientée et située, d’un rapport bien défini à ce que nous souhaitons voir devenir (ou redevenir) un bien commun, en l’occurrence la santé. Cette doctrine poserait par exemple qu’une meilleure façon de donner aux gens le sens de ce que ça coûte, c’est de les faire participer autant que possible à la gestion des ressources utilisées pour ce bien commun. Ici aussi rien de bien neuf, puisqu’une telle doctrine porte éventuellement le nom de démocratie (mais évidemment un sens plus exigent que « système politique où 50% des inscrits sur listes électorales votent de temps à autre »).

Il me semble que Bernard Friot a quelques outils pour déployer une doctrine de ce type, et peut-être même quelques idées sur les modes d’organisation pratiques à quoi elle pourrait aboutir. Si en plus il nous fournit quelques moyens concrets de lutte pour les promouvoir dans notre champs d’action … Merci à lui en tout cas d’avoir accepté de venir discuter avec nous ce soir, j’espère que cette introduction a quand même un vague rapport avec ce qu’il comptait nous dire ; et sinon tant mieux, nous le construirons en discutant ensuite !


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