Photographies, pour une fin

mercredi 3 février 2016
par  Lucien Farhi
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Avec ce dernier texte prend fin la saga du Comptoir.
Celle-ci aura accompagné, tout au long de son cheminement, une autre saga, allée de la conception de ce site, en Mars 2015, à son neuvième mois : un temps court, mais bien occupé, à constater le foisonnement qu’il en est advenu, au terme de cette gestation.
Ce qui n’a pas empêché mes camarades d’équipée de distraire de leur temps précieux, pour me témoigner de leur indulgente bienveillance dans l’accueil chaleureux qu’ils ont réservé à ces pastilles exotiques surgies d’un temps lointain.
Qu’ils en soient ici remerciés.
Si, en plus, nos visiteurs en auront tiré eux aussi quelque plaisir, ce sera du bonheur.
Bonne route aux Outils du soin.

LE PÈRE

Peu avant la fin tragique de son créateur, l’évolution des mœurs aidant, les affaires du Comptoir Philanthropique du Levant, que dirigeait mon père, se mirent à péricliter. Cela se fit par touches insensibles : le phénomène fut masqué, dans ses débuts, par les succès enregistrés depuis qu’il avait compris l’effet bénéfique de la présence du stagiaire grec, qui ne manquait plus désormais de l’accompagner dans ses tournées.

La réputation de ce dernier avait franchi les montagnes les plus reculées, y compris au plus profond des repaires des fières tribus du Nord et de l’Est du pays, dont les hommes ne se seraient pas tenus pour tels, s’ils ne s’étaient déplacés sur les marchepieds des voitures qui bondissaient à travers les lacets de ces montagnes sauvages, tout en laissant, négligemment, dépasser de dessous leurs vestes, la crosse de leurs pistolets passés dans des ceintures bourrées de cartouches, et où se cultivaient, sans la moindre crainte d’un Etat d’autant plus ridicule qu’il recrutait ses ministres, notamment ceux de l’armée et de la Sécurité intérieure parmi les représentants des mêmes tribus, les plus verdoyants champs hallucinogènes de l’Orient tout entier.

L’échange parfaitement codifié auquel procédait désormais mon père : les femmes de tous ces villages généreusement prodiguées par les pères, frères, maris au stagiaire grec, en contrepartie des produits du Comptoir Philanthropique du Levant, dont la gratuité devenait ainsi acceptable par ces populations frustes mais pourvues d’un sens inné du potlach, cet échange s’était développé en un incendie, laissant derrière lui allumées les flammes de passions amoureuses trop longtemps contenues : désormais, la montagne resplendissait de couleurs autrefois inconnues, les torrents chuchotaient des secrets malicieux, les hommes retrouvaient les chemins parcourus des trouvères anciens…

Hélas, c’était oublier que le cours de la prétendue civilisation s’écoule dans un sens, que les poires tombées ne regrimpent pas aux arbres. La Cité s’était insensiblement mise à dévorer ses enfants venus de ces lointaines et pauvres montagnes, et ceux dont elle n’avait pas voulu, le port s’en était emparé, pour les recracher au-delà des mers, là d’où leur existence s’était réduite, dans les villages abandonnés de leur population mâle, à de rares enveloppes aux timbres exotiques, contenant des lettres dont la calligraphie, de plus en plus hésitante au fil des années, ne servirait bientôt plus que de canal aux larmes mal essuyées de mères, dont le cœur finirait par ressembler à une mince enveloppe, tout entière lovée autour d’un épieu qui les ferait un jour mourir, étouffées par l’acier meurtrier de l’absence.

De manière similaire, le Comptoir Philanthropique du Levant ne pouvait faire face à la concurrence des produits payants, qui submergeaient à présent la Cité. La civilisation urbaine n’avait que faire de bienfaiteurs. Elle réclamait désormais son lot de banquiers, assureurs et autres chevaliers d’industrie. Le « Tu ne vendras plus » – alpha et oméga – des tables de la Loi du Comptoir, s’en trouva démonétisé. Mon père le comprit. Ce fut sa grandeur de saisir, que sur le théâtre de sa vie, il avait donné le meilleur de sa représentation et qu’il lui fallait se ménager une sortie, qui fût digne de l’entreprise qu’il avait bâtie au service de sa Cité.

Bien antérieurement à la « solution finale » confiée à Judith, le stagiaire grec se trouva ainsi investi, par ses soins, de la mission de photographier l’environnement de nos activités : mon père avait décidé de réaliser un musée et d’en faire le don ultime à cette Cité, qu’il avait tant aimée.

LE STAGIAIRE GREC

1

Ma première photo a été pour Aïda. Sur le coup des huit heures du soir, je suis allé au bordel. Aïda est ma copine. Elle est noire comme la fumée des bateaux qui grincent sur leurs ancres, dans le port, entièrement à leur impatience de quitter cette Cité, qui les emprisonne le long de ses quais tout poisseux de ses immondes trafics. Comme eux, elle aussi aimerait fuir, quitter le réduit sordide où l’enferme sa patronne, après les heures d’abattage que celle-ci a extorquées de son pauvre corps supplicié.

Tout l’argent de poche que me donne ma sœur pour ma semaine, je l’utilise à acheter des heures de liberté pour Aïda : sa patronne ne peut rien lui reprocher, je paie rubis sur l’ongle. Nous ne faisons pas l’amour, Aïda et moi. Nous parlons pendant des heures. Elle me dit les falaises de son pays, les greniers à mil perchés sur les escarpements, les morts enterrés dans les maisons de troglodytes, les sources jaillissant au milieu des rochers, dans lesquelles elle puise, dans des calebasses, l’eau qu’elle donne à boire aux verts champs d’oignons. Je lui dis, à mon tour, les îles où je me suis trouvé interné, les miradors, les chiens, les coups, mais aussi l’ivresse de la Libération, les rues de Salonique, les soirs où les tavernes brillent de la lueur de leurs milliers de bougies et retentissent du choc des assiettes brisées par les danseurs.

Je prends soin de capturer, au centre de mon objectif, l’essence de son rire de petite fille, tout heureuse des heures que nous venons de passer ensemble. Je la quitte, en pressant doucement un doigt silencieux sur ses lèvres, sûr de la force de mon au revoir. En descendant, j’insiste pour prendre une photo de la mère maquerelle, trop heureuse de me faire cadeau de ses traits obscènes, et qui me fait promettre un agrandissement, pour son salon d’apparat.

2

Dans la rue, je hèle un conducteur de mulets : il ne servirait à rien, pour ce que j’ai à faire, d’arrêter l’un des bruyants "Service" Mercedes, qui vrombissent à tombeau ouvert, en zigzaguant entre les tramways verts. Il va me falloir affronter les chemins caillouteux et incandescents des montagnes proches, les lacets en forme de baïonnette qui me submergeront, à plus soif, de leur nausée vertigineuse, avant d’enfin parvenir sur les places poussiéreuses de ces nids d’aigle, que j’ai si souvent arpentées avec mon patron, là où m’attendent mes brunes amies, aux hanches larges, celles dont la peau du ventre, du dos, des épaules, est aussi lisse que l’eau, à la surface du verre qu’elles ont préparé pour moi, quand la soif envahit délicieusement nos corps apaisés.

Cette fois ci, au moment où je parviens sur la place des villages, je n’apporte plus les produits du Comptoir Philanthropique du Levant. Les hommes sont inquiets, ils sentent qu’un événement exceptionnel se prépare et cela ne leur dit rien de bon. Mais j’ai amené avec moi, en plus de mon fidèle Leica, un Polaroïd. A chacun, scrupuleusement, j’offre son portrait, rectifiant ici une fière moustache, là la crosse d’un revolver, passé dans la ceinture. Puis vient le temps de m’isoler avec les femmes. A deux mains, je prends des visages contre lesquels je presse mon front, des chevelures qui me noient de leurs encens, des seins qui me ferment la bouche de leur douceur. Le Leica crépite sans arrêt. Sous les paupières lourdes et magnifiques, des yeux de charbon s’embuent. Une plainte, parfois, roule à la surface de nos corps désunis et tombe dans la ruelle. Je quitte le village, dans le silence accompagnateur des nouvelles de deuil.

3

De retour dans la Cité, je fais un pèlerinage au port, dont les eaux m’ont si souvent englouti, sous la poussée de mon patron, lors de l’arrivée des Marathon que je conduisais. Je fixe sur la pellicule les étapes de la course, au cours desquelles de valeureux représentants des quartiers ont perdu la vie, lynchés par leurs concitoyens, furieux de leurs défaillances. Qui, désormais, prendra sur sa tête les immondes péchés de la Cité ?

4

Je me rends enfin au Comptoir Philanthropique du Levant, où je fais visite aux bureaux du deuxième étage, maintenant à peu près désertés. Le frère de mon patron est encore là, fidèle au poste. Il n’a d’ailleurs pas le choix, attaché, comme mon patron l’a laissé, à sa lourde machine à calculer. D’avoir trop courtisé sa belle-sœur, sous les auvents, à l’heure où les soleils mettent le feu aux chairs qui frémissent, ne lui a rien valu. Je fixe, tout de même, l’image du prisonnier sur la pellicule, sans savoir si elle sera du goût de mon patron.

5

Je termine ma tournée par la mezzanine où, le visage soustrait aux clients du Comptoir, nous confectionnions les produits subtils et mystérieux, absents des étagères à leur disposition, au rez-de-chaussée. Hector, le préparateur, a pris sa retraite. Seul officie, en silence, le fils du patron, stagiaire comme moi.

J’ai photographié pour lui les premières pages de la Chartreuse, objet de tant de nos échanges passionnés. Sur notre échiquier abandonné, mon Roi s’est lancé dans un colloque insolite avec sa Reine à l’ardeur belliqueuse envolée. Mon objectif s’attarde sur le front de mon jeune condisciple et, sous la lave en fusion de l’adolescent qu’il est encore, à ce moment, fixe les contours d’amours qu’il ne connaît encore pas.

Je lui remets les pellicules, rentre chez ma sœur. Demain, le bateau m’emmènera loin, très loin, l’intermède est terminé.

LE FILS

Le stagiaire grec m’a remis ses rouleaux. Pourquoi moi ? Pourquoi ce don si lourd, tellement douloureux, à présent que je demeure seul survivant de tant de protagonistes ?
L’homme aux cheveux blanchis que je suis devenu feuillette craintivement le papier jauni des épreuves. Incrédule, je contemple, les uns après les autres, les visages féminins qu’ont revêtus les villages parcourus par mon ami. Quel est ce mystère, cette confusion qui envahit mon esprit, ces traits si familiers du pays de ma mémoire, que faites-vous dans ces villages du pays de mon enfance ? Mystère des amours, mystère des abandons, mystère des remords, mystère des jouissances, quel est ce dévoilement, quelle est cette alchimie utilisée par la stagiaire grec, pour vous confondre les unes dans les autres ? Prémonition, célébration, avertissement, dernier délire de lit d’hôpital ?

Je ne le saurai plus. Sur les traces du Père disparu, de l’ami parti, de mes amours envolées, j’ai traqué l’ombre du premier, le visage de l’autre, les traits des dernières dans les quartiers chauds, d’Athènes à Salonique. Frappé aux portes des bouges enfumés, des palais licencieux, des officines productrices d’encens et de sulfureux et poétiques libelles, les clubs de joueurs d’échecs, les clubs de pensée, les clubs fermés, les marchands de sommeil, les marchands de mensonges, les marchands du Temple et, enfin, les philanthropes (j’aurais dû commencer par eux !). Mes agents lancés à leurs trousses ne sont jamais revenus. J’ai donc recruté d’autres agents, que j’ai mis à la poursuite de mes agents, puis encore d’autres agents à la poursuite des autres agents, à la poursuite…

Et voilà, un soir de tristesse, rue Ermou, au bar déglingué des Compagnons d’Ulysse, tu es venue. Tu as pris ma main, fatiguée d’avoir tant tracé de chimères sur le bord de tes paupières : « Viens, m’as-tu dit, tu as bien travaillé »
Je me suis péniblement mis debout, m’aidant du bastingage de la table. Nous étions en décembre, le brouillard régnait sur la ville. Le crachin s’insinuait, il faisait nuit et froid dehors. J’ai frissonné, de ma main libre relevé le col de mon manteau, gardé l’autre dans la tienne. Sur le seuil, je me suis retourné. Il faisait chaud à l’intérieur, l’agent survivant fixait, prostré, l’Ouzo qu’il n’avait pas touché. Sur le seuil, j’ai une dernière fois hésité. Tu as pressé ma main. Nous sommes sortis. Dehors, il gelait, à présent.

Tu t’es serrée contre moi. J’ai pris ton visage entre mes mains, noyé mes yeux dans les tiens.


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