Mes toubibs et moi - cordel N°35

lundi 29 août 2016
par  Lucien Farhi
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Mes toubibs et moi

Le sécateur.
Je suis un privilégié. Ayant deux vies bien distinctes, à plus de 700 km l’une de l’autre, j’ai un généraliste pour chacune !
A la campagne, je suis surbooké. On ne s’en rend pas compte en ville, mais c’est fou la pression qu’exercent les saisons les unes sur les autres. Il y en a toujours une pour faire du rentre-dedans à la précédente : « ôte-toi de là que je m’y mette », c’est leur devise. A ce jeu-là, l’agriculteur perd à tous les coups, il a toujours un train de retard et la sanction qui va avec : un semis à effectuer dans la gadoue, une récolte perdue parce qu’il aura manqué un jour pour la mettre à l’abri, un traitement loupé et pan, c’est le fruit véreux…
Ainsi de la taille : les arbres sont roses de fleurs et l’on n’a pas fini de tailler. Moralité, c’est le moment où, trop pressé, l’attention se relâche et où l’on se plante le sécateur dans la main gauche pour avoir, mal à propos, empoigné de ladite main le rameau rebelle à la guillotine. M… ! On contemple, dépité, la main qui saigne, une demi-journée de perdue ! Comprimer la blessure comme on peut, prendre le volant en vitesse : direction mon généraliste. La salle d’attente est pleine, mais les gens sont sympa, mon bandage imbibé sert de passeport. « Encore toi, fait le barbier, mais c’est une manie ». Eh oui, encore. Il me recoud, on papote, on se quitte : à la prochaine, « C’est ça, te presse pas trop tout de même, laisses-en un peu pour ta douce ». Il se marre. Il est sympa, mon géné, je l’aime bien.

En ville
En ville, ce n’est plus un, mais une. Elle est fortiche, on s’est connus, j’étais par terre sur un vague matelas, avec un bon 40. Puff, elle m’a diagnostiqué d’un coup d’œil, analyses pour la forme, antibio, en trois jours, sur pattes. Depuis, elle prend son temps : tension, auscultations, pesée : « Rappelez-moi, la dernière, c’était avec ou sans chaussures ? » (Pour ce que je m’en souviens…). Mais ce temps n’est plus, la vilaine Carabosse informatique est passée par là. Ma géné se réfugie derrière son bunker-écran. Fini les chatouilles, fini les chaussures. Elle s’en sort, vainqueur mais exténuée. J’ai tout de même droit à un sourire complice quand elle extrait sa copie de la gueule du monstre. P… d’informatique.

La clinique.
J’attends pour faire connaissance du chirurgien. Tout à coup, passe en éclair une espèce de colosse au front néandertalien, coiffé d’une calotte disposée à l’envers. Je pousse du coude ma compagne : « Allons-nous en, très peu pour moi, ce gorille ». Elle temporise, je me résigne. C’est mon tour. D’entrée, le gorille me surprend : « C’est la première fois ? Incroyable ! A votre âge, jamais encore passé sur un billard ?! » Non, jamais, en effet, il y a un début à tout. « Eh bien je ne vous laisse pas partir comme ça, on ne vous la fera pas en ambulatoire, comme c’est la norme, vous passerez deux nuits ici ». Décidément, il me botte, le néandertalien, avec ses attentions de gros nounours. Et ma compagne ? Eh bien, elle aussi en bénéficie tout le monde est aux petits oignons, on lui aménage le lit à côté, pour qu’elle puisse y passer la nuit, on lui offre le petit déj… Ma parole, je vais y prendre goût, à la séance de billard. Dommage de ne rien avoir d’autre de programmé, à court terme.
L’hosto
Et maintenant que je suis « chronique », je consulte à l’hosto. Le même toubib, tous les quelques mois. On finit par se connaître. Je ne dors pas, je suis courbatu ? C’est ma faute, je ne prends pas régulièrement les médocs. Pourtant, lui-même m’a expliqué, dès le début, que c’était seulement « pour le confort », puisque « çà » n’était pas curable. Mais moi, je me méfie des effets secondaires bon, et en plus, si c’est pour masquer le symptôme en laissant doucettement les choses s’aggraver dans mon dos, sans que j’en sois averti, très peu pour moi. Comment lutterai-je à ce moment ? Le toubib, il a du mal à intégrer ça. « Vous vous abîmez la vie » qu’il me répète, navré. Mais il ne fait pas le lien entre mon attitude et le fait que mon mal soit à évolution très lente. Il est gentil, mais un peu… largué. Je l’aime bien, il me veut du bien, il en connaît sûrement plus que moi, mais il comprend pas forcément tout, pour autant…

Interroge celui qui a éprouvé la maladie, n’interroge pas le médecin.
Proverbe arabe, Le parler arabe des Juifs de Tunis


Si le malade meurt, c’est le médecin qui l’a tué ; s’il guérit, ce sont les saints qui l’ont sauvé.
Proverbe italien ; Proverbes et adages italiens


L’homme qui prépare les onguents et les médecines a pour nom apothicaire. Lorsque c’est une femme qui exerce cette activité, on l’appelle sorcière. Les hommes aiment bien tuer une femme de temps en temps.
Ken Follett Un monde sans fin

La médecine doit avoir le dernier mot et lutter jusqu’au bout pour empêcher que la volonté de Dieu soit faite.
Romain Gary – La vie devant soi
Cordel écrit par Lucien Farhi
Collectif Outils du soin, partage de savoirs d’accès libre. Août 2016 www.outilsdusoin.fr. cordel N°35
cordel  : petit fascicule brésilien de poèmes ou écrits subversifs accrochés à une corde à linge et vendus dans les marchés

Et si l’on parlait d’ETS (Education thérapeutique du soignant) au lieu d’ETP (Education thérapeutique du patient) ?


L’insistance à mettre en avant l’ETP, lorsque sont évoqués les traitements des maladies chroniques, est frappante. Tout se passe comme si, face à des défauts d’observance des protocoles médicaux par les patients (70% des malades chroniques seraient « inobservants » de leurs traitements), cet échec était imputable à un manque de maturité, de responsabilité, de formation des malades, les soignants détenant la vérité, celle résidant dans les protocoles capables d’optimiser les résultats des traitements préconisés. Le critère mis en avant est celui, quantitativement mesurable, de l’observance, c’est-à-dire, non pas de la guérison, puisqu’elle est exclue par définition, mais de la prise conforme des médicaments prescrits par le professionnel de santé. L’ETP consiste alors à « enseigner sa maladie » au malade, l’amener à donner une adhésion réfléchie à la thérapie prescrite.
Mais si le critère était non plus la conformité au protocole mais celui de la prise en charge de sa maladie par le patient ? Ce ne serait plus celui-ci qu’il faudrait éduquer en priorité, mais le praticien, censé devoir lui céder une partie de son savoir et de sa responsabilité ! Et, plus compliqué, non seulement partager ce savoir, mais apprendre de son patient les méandres de ses raisons autant que de ses pulsions. L’inconscient n’est pas loin, qui a, sans nul doute, autant à faire avec l’affrontement à la maladie chronique qu’un protocole médicamenteux. Et le résultat pourrait bien s’éloigner de l’observance de la prescription d’origine.

L’ETS, une suggestion à méditer, nous qui prônons l’écoute ?

KNOCK de Jules ROMAINS


Extraits Acte II Scène 1
KNOCK  De quoi souffrez-vous ?
LE TAMBOUR : Attendez que je réfléchisse ! (Il rit.) Voilà. Quand j’ai dîné, il y a des fois que je sens une espèce de démangeaison ici. (Il montre le haut de son épigastre.) Ça me chatouille, ou plutôt, ça me grattouille.
KNOCK (d’un air de profonde concentration) : Attention. Ne confondons pas. Est-ce que ça vous chatouille, ou est-ce que ça vous grattouille ?
LE TAMBOUR : Ça me grattouille. (Il médite.) Mais ça me chatouille bien un peu aussi.
KNOCK  : Ce n’est peut-être pas encore très grave. Il était temps de vous soigner. Plus une goutte de vin. Vous êtes marié ?
LE TAMBOUR (s’essuie le front) : Oui, docteur.
KNOCK : Sagesse totale de ce côté-là, hein ?

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Mes toubibs et moi - cordel N°35

Pour accéder à KNOCK, scènes du tambour et des deux pitres, cliquer sur les vignettes ci-contre

MPEG4 - 7.1 Mo
Knock Scène du tambour
MPEG4 - 25.7 Mo
Konck Scène des deux pitres

Mode opératoire

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On obtient un petit fascicule que l’on peut feuilleter et dont la page de couverture est constituée par l’image


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