Mon oncle

jeudi 30 avril 2015
par  Lucien Farhi
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Quand nous voulions, dans mon enfance, évoquer l’image d’un homme pieux, un seul nom, un seul, nous venait à la bouche : mon oncle. Pas celui d’un docteur de la loi, pas celui d’un saint homme, encore moins d’un rabbi célèbre. Mon oncle, seulement mon oncle.

Je me souviens d’un petit homme, à l’aspect effacé, modestement et uniment revêtu, hiver comme été, de la même redingote élimée, trop longue, qui, à chacun de ses pas, lui battait les jambes, et dont le rouge natif avait, au fil des ans, viré à l’orange. On eût dit, qu’à l’instar de ces chiens qui, l’âge venant, se mettent à ressembler à leur maître – à moins que ce ne soit l’inverse –, son habit, dans un geste d’amour suprême adressé à son fidèle propriétaire, n’avait eu de cesse qu’il ne se fût coulé dans les teintes blafardes de son visage, devenu cireux à force de veillées studieuses passées à psalmodier de saints grimoires.

De toute mon enfance, je ne me souviens pas qu’on ne l’eût jamais vu déambuler dans les rues de la Cité, autrement que pour aller de son domicile à la synagogue et de celle-ci à celui-là. Sauf une fois, dans l’année.

Je guettais avec gourmandise cette heure étrange et solennelle où la théorie d’hommes en noir se présentait chez lui, au son de la sainte trompette. Mon oncle sortait sur le seuil de sa porte, clignant des yeux au soleil, comme à l’orée d’une grotte. J’ai toujours pensé que la kippa, dont il ne se départissait pas, était chez lui autant le signe de l’immense révérence qu’il nourrissait à l’égard son créateur, que la protection indispensable à son crâne dénudé, plus familier de l’ombre tutélaire de sa salle d’études, que des soleils meurtriers qui empourpraient en permanence le ciel incandescent de notre Cité. Les docteurs de la Loi lui faisaient escorte jusqu’à l’hôtel de ville, transformé pour l’occurrence en synagogue. La foule des fidèles, massée sur le parvis, entourait l’autel de pierre dressé en son milieu.

Un jeune enfant - il m’arriva de l’être, cet enfant, quand mon âge fut venu - est ligoté sur la dalle qui, quoique chauffée sans discontinuer par les rayons ardents de l’implacable lumière, semble glacée au petit corps qui tremble. Mon oncle apparaît, brandissant en un fulgurant éclair, une lame aux reflets aveuglants. La foule gémit, saisie d’horreur. A l’instant suprême, cent haut-parleurs, disséminés sur la place, tonnent l’avertissement divin : "Abraham, suspends ton bras !".

Mon oncle laisse retomber le couteau et, de dessous l’autel, jaillit un agneau vivant, qu’il brandit à bout de bras, à la face des fidèles en transes. Le soulagement se peint sur les visages et l’assemblée, rassurée, porte en triomphe mon oncle, sur les épaules duquel s’est juché son Isaac adoptif, tout au long des rues de la Cité.

Les années passent et l’adolescent que je suis devenu se souvient d’un autre sacrifice qui glace encore le sang de l’homme qu’il est devenu.

C’était un jour d’été, de ceux qui vous font regret d’être né dans ces pays dont la brûlante moiteur agit sur votre peau, telle la vapeur échappée d’un gigantesque cuiseur. Il est midi, l’adolescent se hâte vers la table du déjeuner familial. De temps à autre, une halte sous un auvent lui permet de reprendre des forces, en volant une bolée d’air frais au porche sombre qui s’ouvre sur une cour ombreuse.

En dépit du soulagement qu’il en éprouve, il ne stationne qu’un court instant à l’abri de ces oasis. Il connaît la légende, qui les fait complices de rencontres amoureuses, et il est bien placé pour connaître des blessures causées aux plus fougueux de ces amoureux. Il sait que le Comptoir Philanthropique du Levant, dirigé par son père, accueille les plus gravement atteints d’entre eux, pour leur prodiguer ses soins, en échange des philtres magiques collectés sur leurs corps apaisés. Et sa gêne est en proportion, à la fois des plaisirs inconnus qu’il pressent et du prix à payer, qui épouvante son jeune courage.

Il progresse de porche en porche, chacun de ses sauts le rapprochant du cocon auquel il aspire. Subitement, au moment où son corps s’élance, prêt à risquer la brûlure de la traversée suivante, une image s’imprime sur sa conscience aux aguets : il vient d’entrevoir, dans l’encoignure du profond auvent qu’il s’apprête à quitter, sa mère. Et, penchée sur elle, dans l’attitude non équivoque d’une tendre complicité, une redingote familière, aux tons délavés.

De toute sa volonté, il s’oblige à quitter ce porche qu’il ne veut plus connaître. Il court, il vole, indifférent aux brasiers des milliers de soleils qui le pourchassent, s’interdisant toute nouvelle station sous de criminels abris, dont ses jeunes sens refusent, pour l’heure, d’entendre le langage universel, que parlent d’une seule et même voix, indéfiniment psalmodiée, amour et trahison. De retour à la maison, il s’enfermera dans sa chambre, sourd à l’appel de sa mère, dont le léger retard aura passé inaperçu.

Une année se passe, murant l’adolescent dans un silence dont sa famille se navre. Et cela, jusqu’à la date anniversaire du redoutable sacrifice.

La foule est fervente, comme à l’accoutumée. L’adolescent suit de loin la procession qui escorte son oncle, et la redingote lui semble s’être mise à l’unisson du gris maladif qui orne, depuis quelque temps, le visage de son propriétaire.

Perdu au milieu des fidèles angoissés, il guette la lame étincelante. Comme d’habitude, il soupire après le message divin tombé des haut-parleurs. Mais, au lieu de l’avertissement miséricordieux qu’il attend, un immense silence lui perce les oreilles. Il croit voir son oncle soulever la tête, implorer l’ordre de grâce, qui ne vient pas. Sous les regards de la foule, d’abord étonnée, puis horrifiée, le couteau s’abaisse vers la gorge de l’enfant, sans que le bras, qui résiste d’abord, puisse l’en empêcher. Dans un suprême effort, son oncle en détourne le cours, sur sa propre poitrine, qui s’ensanglante.

Stupéfaite, la multitude voit vaciller, puis s’affaisser sur elle-même la redingote foudroyée. Puis son oncle se reprend, il se redresse, jette son couteau au jeune Isaac stupéfait et prend sa course d’une foulée éperdue. Quelques-uns veulent le suivre et vite abandonnent, incapables de mener son train d’enfer.

L’adolescent sait, comme si le fugitif l’avait inscrite en lettres de feu sur son front torturé, la destination de ses pas. Il coupe au plus court, le précède. Le cœur battant, il grimpe les étages, s’engouffre, essoufflé, dans les bureaux du Comptoir Philanthropique du Levant, peine à se cacher derrière le lourd rideau du premier bureau dans lequel il pénètre, juste avant que son père, son propre père y fasse son apparition, précédant d’un pas son oncle, qui lui embrasse les genoux.

Là, sans l’avoir voulu, sans l’avoir cherché, l’avoir calculé, témoin terrorisé autant qu’impuissant, pétrifié sous le poids du pesant rideau qui l’étouffe, il entend distinctement cette lâcheté qui sanglote, cette peur qui supplie, ces paroles inouïes que, sans les voir, il peut dessiner, sans crainte de se tromper, sur les lèvres exsangues de son oncle : "Frère, sauve-moi, attache-moi !".


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