Judith

mercredi 6 janvier 2016
par  Lucien Farhi
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Tous les trois ans, le Vendredi soir précédant la fête des Tentes, Judith, notre hôtesse d’accueil, interrompt ses jeûnes et quitte le sac qui lui tient habituellement lieu de vêtement. Elle abandonne son meuble forteresse du rez-de-chaussée, et gagne les bureaux, situés au deuxième étage, du Comptoir Philanthropique du Levant, que dirige mon père. Nous sommes alors chassés, le stagiaire grec et moi-même, de la pièce qui héberge nos manipulations alchimiques, qu’elle convertit, pour la circonstance, en sa salle de bains. Le stagiaire grec en profite pour réviser ses verbes irréguliers, cependant que les commis, mon oncle et moi, disputons, en une âpre et silencieuse bataille, le droit de disposer de la meilleure perspective sur notre naïade improvisée.

Mon oncle est gêné par sa chaîne qui le maintient rivé à sa lourde machine à calculer, à laquelle mon père l’a attaché, en punition d’avoir trop courtisé ma mère. Ce boulet qu’il porte, quand il se déplace, sous son bras gauche replié, fait qu’il a difficilement accès aux fentes les plus larges, situées à la partie supérieure de la porte. Quant aux commis, leur vue meulée, au fil des ans, à la pierre de leurs grimoires - dont les apostilles à l’encre sympathique exigent de surcroît une attention démesurée -, en fait des concurrents peu redoutables. Je sors donc, en général, vainqueur de ces joutes, dont l’enjeu orgasmique réside dans l’émerveillement indicible qu’éveille immanquablement, dans notre petite troupe, le spectacle de notre Suzanne au bain.

Le sac dépouillé, Judith émerge, comme Dieu l’a faite, lisse dans sa nudité blanche, ponctuée des trois cavernes noires qui me fascinent. Mais, plus que tout, m’enivre son profil, quand elle se courbe pour recueillir, dans la cornue qui lui sert de cuvette, l’eau dont elle s’asperge. La boule qui se forme dans ma gorge revêt la forme parfaite de ses globes laiteux, sur lesquels ruisselle en pluie l’eau bienfaisante, saoulée au passage par cette caresse. Mes yeux s’émeuvent du doux bombement de son ventre, de la chute de ses reins, du pied qu’elle masse posément, de ses doigts agiles, du triangle mystérieux qui boit à son éponge.

Du talon, je martèle au hasard les mains, les jambes, les têtes importunes qui, autour de moi, gémissent pour avoir leur part de bonheur. La porte que j’écrase, à présent, de tout mon poids, peut, si son bois complice tend son ouïe attentive, entendre le hennissement qui me secoue.

Judith semble sourde, superbement indifférente à ce vacarme. Elle dépose précautionneusement, au lobe de ses oreilles et à l’orée des cavernes noires, les gouttes d’un parfum guerrier, où l’opopanax méditerranéen le dispute à l’ambre gris des océans, et qui vient soudainement brûler nos yeux, en franchissant, par effraction, les fentes indiscrètes que nous avons violées. La punition est douce et nos regards chantent, par leurs larmes hypocrites, notre feinte contrition.

La séance de maquillage qui fait suite est cause de furieux horions, au sein de notre licencieuse assemblée. Nous convenons d’un tour de quart, dont l’enjeu est le contrôle de l’axe des fentes de la porte les plus appropriées. A l’un le fond de teint, à l’autre la peinture des cils, au troisième les lèvres rougies, aux suivants le vernis des doigts des mains et, ô délice suprême, des orteils.

Judith est prête et c’est alors la course. Chacun regagne, dans l’attente de la porte qui s’ouvre, sa place désignée. Dans un rituel pieusement renouvelé dont ni elle ni nous n’aurons été dupes, Judith passe en revue, à la sortie de son bain, les troupes du Comptoir Philanthropique du Levant. profondément absorbées, qui par le déchiffrement de ses grimoires ou par la tenue d’une fallacieuse comptabilité ou, qui encore, par la lévigation, dans les matras adéquats, de poudres multicolores arrachées aux moufles incandescents.

La nuit, entre-temps, a parachevé sa victoire sur les éclats meurtriers du couvercle flamboyant qui tient lieu de ciel à notre Cité, pantelante des coups qui l’ont percée sans discontinuer, quatorze heures durant. Judith, qui a revêtu son collier de perles fines, refermé, autour de ses poignets savamment dénudés, l’or de ses cinq bracelets, enserré sa cheville gauche d’une fine chaîne d’argent d’Agadès, peut maintenant, parée de tous ses feux, pénétrer dans la septième et dernière pièce du Comptoir Philanthropique du Levant, celle consacrée aux expéditions.

Elle prélève le colis étiqueté à son nom, entreposé, comme à l’accoutumée, sur la troisième étagère du meuble en vieil acajou à droite, en dessous de la fenêtre, afin d’en protéger le bois précieux des rayons criminels. Munie de son paquet, elle se dirige vers le fond de la pièce et soulève une tenture poussiéreuse, dont l’état de vétusté est conçu pour n’attirer point l’attention du visiteur non averti. Comme on pourrait s’y attendre, une porte se révèle dont, chaque fois, je redécouvre, en la suivant, avec émerveillement l’existence.

Judith pose le pied dans le vide du deuxième étage. La lune éclaire nos pas et les pierres qui roulent dans ce vide ne m’inquiètent pas outre mesure. Je parviens à distinguer les buissons de cistes odorants, dont les taches sombres balisent notre chemin. Les aiguilles de pin, qui jonchent par endroits le sol, percent l’air de leurs odeurs de résine.

Judith poursuit son chemin sans marquer d’hésitation. De temps à autre, un tramway vient couper notre route. Hector, le préparateur du Comptoir Philanthropique du Levant, qui en est le wattman, nous reconnaît à la lumière de ses lanternes et actionne joyeusement sa sonnette, avant de disparaître, au détour d’un chêne-vert. Nous lui en somme reconnaissants, car le tintamarre qu’il fait éloigne les serpents et met en fuite les brigands.

Après une demi-heure de marche, nous arrivons en vue du camp. Mille lampes à huile scintillent dans la nuit et l’on peut entendre le vacarme des cassettes sur les postes à transistors. Avant d’y être parvenus, des gardes en armes nous arrêtent. Le fer de leurs lances brille si haut dans le ciel que, même en écarquillant les yeux, je ne le distingue plus des étoiles. "Conduisez moi à votre général", commande, intrépide, Judith, dont j’ai maintenant peine à reconnaître la douceur des intonations, dans cette voix impérieuse.

Les soudards se consultent : ils hésitent, pris entre le désir sauvage du viol qui danse en une rouge et démente lueur dans leurs prunelles de drogués et la crainte de commettre un impair, dont ils savent qu’il peut leur valoir le châtiment suprême. Judith s’impatiente et frappe du pied. Domptés, ils s’inclinent en maugréant. Deux d’entre eux nous feront escorte.

Notre petite troupe serpente, interminablement, entre les tentes qui bruissent du vacarme des disputes surgies entre ces brutes avinées. Des moutons entiers rissolent au-dessus de lits de braise, alimentés par de petits esclaves enchaînés. Des gardes, au visage défiguré par un rire bestial, que rehausse la lueur tremblante des lampes à huile, tenues à bout de bras, poussent dans les tentes des silhouettes voilées, que l’on peut voir, à travers la toile translucide, culbutées sous les ovations, dès leur entrée.

Judith poursuit sa route, impassible. Mais ce n’est qu’une apparence. Une peur immonde lui dévore les entrailles. Elle sait qu’elle est perdue si elle trébuche, si l’un de ses seins laiteux s’échappe de son vêtement arachnéen, si, ne fût-ce qu’une infime seconde, l’une de ces brutes respirait de près l’effluve magique issue de sa peau, moite de la marche prolongée. Elle reste à la merci du plus petit caillou, qui pourrait rouler sous la sandale à talon haut, dont elle a chaussé son pied nu qui fascine les guerriers accroupis, tendus comme des arcs, à l’affût de sa cambrure.

Elle respire longuement, à fond, ménage le vide dans sa tête, malgré la tempête qui la déchire. Encore un moment, un tout petit moment à tenir et elle sera sauve, dans ses bras. Elle voudrait gémir, crier par avance la chaleur de son ventre qui sera sien, tout à l’heure, après ces trois années entières de séparation, mais elle sait le danger. Un murmure, un son, une plainte et c’en est fait d’elle, elle sera écartelée, avant de toucher à son but et nul n’en saura rien. Elle frissonne, se projetant, égorgée après le viol, jetée à même la pente du ravin, sa robe déchirée retroussée sur son corps nu, obscène. Comme en chien, se dit-elle, tout bas, si bas qu’elle ne se souvient plus, l’instant d’après, l’avoir même pensé. Elle se revoit, petite, sur les sentiers de ce même ravin, tant de fois parcouru, dont elle connaît par cœur les replis complices qui l’avertissent, vingt ans plus tard, de leurs dangers. Les yeux fermés, elle joue à en parcourir la topographie, se gaussant des gardes maladroits, dont les trébuchements contribuent à asseoir sur eux son ascendant.

Nous sommes parvenus à la tente d’apparat, ornée d’un H majestueux. L’eunuque Bagoas en sort, pour y inviter Judith. Je me glisse dans son ombre, m’apprêtant à retrouver Hector, dans l’habit du tyran, sans m’inquiéter de savoir comment a-t-il pu, abandonnant son tramway, nous y précéder.

Sur un divan recouvert de lourds tapis, à travers les fumées mêlées de l’encens et des lampes à huile, je reconnais, adossé à une tenture anatolienne, non pas Hector… mais mon père ! Son cimier étincelant repose à ses côtés et j’observe son pourpoint défait. Une femme, fort peu vêtue, est couchée sur ses genoux, je reconnais ma tante, occupée à glisser entre ses lèvres un quartier de pastèque.

En un éclair, je fais le tour de l’exceptionnelle infamie de mon père, dupant et leurrant tour à tour son frère et ma mère, pour s’approprier ma tante. Et voilà qu’en plus, Judith… Je ne peux m’empêcher d’exulter, en présence d’une telle maîtrise, dont je commence à me demander si le spectacle n’était pas destiné à mon édification.

Judith a pâli sous l’insulte. Un âcre flot de bile remonte dans sa gorge qui palpite. La souffrance, aveuglante et blanche, enserre ses tempes enfiévrées, oblitère ses yeux, ces mêmes yeux qui refusent le spectacle indicible de la trahison qui s’étale dans les langueurs impudentes d’un festin impie, qui lui crie l’inanité de trois années de chasteté, passées à se défendre des assauts impudents de la meute des prétendants, la force à envelopper sa rivale d’un regard affreusement douloureux et l’interroger : dis-moi, qu’as-tu, oui, qu’as-tu que je n’aie reçu, moi aussi, et peut-être mieux que toi, en partage, serait-ce ce pied insolent au bout duquel tu balances ta sandale, rehaussée de cet or factice, ce ventre nu que ton vêtement, délibérément entrouvert, laisse victorieusement saillir, ce sourire carnassier que tu jettes sur ma défaite, publiquement consommée, n’ai-je pas tout ceci et bien mieux que toi à offrir, le brasier de mes voluptés, la tendresse d’un cœur aimant, l’intelligence de mon esprit, à quoi bon, comment comprendre l’incompréhensible, accepter l’inacceptable, mourir, ici même, se coucher, surtout ne plus souffrir de te voir ainsi, mon amour, profaner le pain que nous avons partagé, le vin bu dans une seule et même coupe, l’oreiller qui nous a reçus, telle une seule et même tête, témoin attentif de la complicité de nos plus secrètes pensées, de nos émois les plus confiants, que faire, mon Dieu, éclairez-moi, aidez-moi, non je ne veux pas mourir, pas comme ça, pas dans ce ravin, comme une chienne, mon cœur, reprends-toi, relève-toi, bondis, ma main, tue, tue !

D’un ton qui, ne souffre pas de réplique, elle intime à Bagoas l’ordre de faire évacuer la tente, afin de la laisser en tête à tête avec mon père. Subjuguée, l’assistance obtempère, les gardes emmenant de force ma tante, dont la plainte déchirante me glace encore le sang des années plus tard.

Restée sans témoins, face à mon père, Judith défait le colis, à la confection duquel ce dernier a lui-même procédé. Elle en sort le flacon de cristal, contenant le vin fatal, dont il sait qu’il lui faut s’enivrer. Il lui sourit, attentif et mystérieux. Avant de boire, il la renverse sur le divan pour, une dernière fois, connaître ses nectars. Mais la nuit presse et Judith a beaucoup à faire. Il boit, en fermant les yeux. Judith retire du colis l’arme qu’il y a déposée, au Comptoir Philanthropique du Levant, aux côtés du flacon. D’une main fermement appliquée sur ma nuque, elle me force à regarder le sol, de l’autre, elle tranche la tête de mon père, qui roule dans le sac imperméable, qu’elle a retiré du colis.

Nous sortons, moi d’un pas mal assuré, elle toujours de son allure de reine. Tout le monde s’écarte autour d’elle. "Laissez le dormir jusqu’au jour", leur jette-t-elle et, désignant ma tante, "Qu’on la ramène en ville".

Les cistes, sur le chemin du retour embaument toujours, de leur parfum subtil. Je n’ose interrompre Judith dans ses pensées, que je devine tumultueuses. Tout à coup : "Je ne l’aurais fait, me dit-elle, s’il n’y avait eu ta tante".

Mais moi, je me demande s’il est au pouvoir de Judith de récrire l’histoire ?


JUDITH : L’AMOUR A LA FOLIE

HOLOPHERNE

Toi, mon flacon incandescent
Aux carmines vapeurs d’encens,
Je bois le suc de tes vertiges,
J’offre mon sang que tu exiges
Au droit fil de tes bords coupants.
De mes péchés je me repens.

Du cours indifférent d’une amnésique vie
Tu fais jaillir le sang d’une passion ravie !

BAGOAS, CHEF DES EUNUQUES D’HOLOPHERNE

Qui eût dit, jamais eût prévu
Que je sois pris au dépourvu !
Ô deuil, ô jour sombre des cendres,
Funeste rêve de Cassandre,
Où l’égarement absolu
Sur lui jette son dévolu.

Oyez la triste fin de l’amoureuse vie
Du preux chevalier de qui l’âme fut ravie !

OZIAS, CHEF DES HÉBREUX DE BÉTHULIE

Du ciel l’inattendu cadeau
Est venu bénir mon credo.
De la passion, l’effet tragique
Enfreignant la loi mosaïque,
Chez l’impie sème le chaos
Sus à lui, crions haro !

Bienheureuse folie qui a tranché la vie
De l’insensé païen à la mine ravie…

AGRA, SERVANTE DE JUDITH

A jamais l’amour à l’horreur
Se marieront dans mon cœur.
Folie, en une ronde folle,
Volupté jaillie de sa geôle
De sang fécondent des pécheurs
La sarabande du malheur.

Supplions l’Éternel, forgeron de nos vies,
Dans cette sombre nuit garde ma foi ravie.

JUDITH

A ton extase, mon amour,
J’ai sacrifié, sans recours,
De tes jours adorés la suite
Pour du soir arrêter la fuite.
Et, seule à présent, je parcours
De la folie l’arrière-cour.

La nuit sur mon esprit chevauche de ma vie
Le coursier emballé de ma raison ravie.


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