Marathon

samedi 23 mai 2015
par  Lucien Farhi
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Tous les ans, le jour de l’Assomption, crête culminante des grandes chaleurs de l’été et afin que la course fût encore plus cruelle, mon père, propriétaire du Comptoir Philanthropique du Levant, donnait le signal du marathon. Et, comme tous les ans, c’était naturellement le stagiaire grec sur qui reposait la charge d’emmener les coureurs dans une folle débauche d’énergie, de Klaxons, d’odeurs de fruits pourris et de mollusques en décomposition, depuis les rues commerçantes bruissant de la rumeur feutrée des affaires en passant par les souks hurlant la musique des vendeurs ambulants pris de bec avec le dédain rageur de leurs concurrents sédentaires, jusqu’aux quais du port où des familles éplorées, déguisées en théories de noirs cônes de tissu animés reliant l’extrémité blanche d’une tête aux yeux rougis aux pieds bruns maculés de poussière emprisonnés dans des savates bon marché achetées à quelque astucieux colporteur n’ayant pas craint d’explorer ces villages éloignés de montagne, accessibles seulement à dos de mulet, venaient accompagner jusqu’à leur bateau des fils, des frères, et parfois même des maris, candidats à d’incertaines et dangereuses migrations, des fils, des frères et parfois même des maris que les cônes noirs - pour ce qui est des mères en tout cas - pressentaient, devinaient et, pourquoi pas, savaient qu’elles ne les reverraient plus, quand la Méditerranée se serait refermée sur eux, même si, par la suite, des lettres porteuses de timbres à la calligraphie incompréhensible, parvenues par Dieu sait quel moyen mystérieux au fin fond de ces montagnes, devaient, au fil des ans, égrener la litanie de fausses et consolantes nouvelles, à l’usage unique de la cérémonie d’un interminable deuil.

Impossible de choisir qui que soit d’autre qu’un stagiaire grec pour conduire la course. Il fallait nécessairement un représentant de cette race indomptable pour tenir le rôle de l’héroïque hoplite dans notre cité, convertie l’espace d’un inexorable tour d’un cadran, en avatar de la célèbre plaine de l’Attique ancienne. Il est vrai qu’il chassait de race, le stagiaire grec : c’était un jeune homme de vingt quatre ans, qui avait survécu aux bagnes du régime démocratique de son pays installé par les Anglais après leur victoire sur la Résistance et à qui sa sœur, mariée chez nous à l’un de nos riches concitoyens, offrait l’hospitalité et le paiement de ses frais de scolarité de philanthropie.

Les cours de la Faculté se donnant en français, notre homme étudiait cette noble langue dans les ouvrages des prosateurs du 19ième siècle, au premier rang desquels Stendhal, Flaubert et Maupassant, d’où à la fois l’usage commun qu’il faisait du futur antérieur ou de l’imparfait du subjonctif et sa conséquence imparable dans la mine interloquée de ses interlocuteurs. L’autre défi qu’il avait à cœur de relever tenait à la difficulté qu’il rencontrait à se trouver une compagne, habitué qu’il était dans son pays à frayer avec des beautés moins farouches que dans notre prude et hypocrite Orient. L’ensemble de ces multiples difficultés, loin de le décourager, contribuaient à lui tremper le caractère et c’est pourquoi mon père se trouvait renforcé dans l’exactitude de ses choix quand, pour ces multiples raisons, c’est au stagiaire grec et à lui seul qu’il était acquis, de tout temps, que reviendrait le redoutable honneur de conduire cette dangereuse épopée.

Comme le nom de son entreprise l’indique, mon père se rangeait parmi les bienfaiteurs de la cité, à vrai dire, le plus grand. Aussi, le marathon qu’il organisait ne consistait-il pas seulement à commémorer l’annonce du banal succès d’un quelconque Miltiade, mais bien plutôt à remplir une fonction sacrée, celle de laver la ville des noirceurs accumulées pendant l’année, une espèce de réédition du Grand Pardon, à l’usage des mécréants.

Les coureurs agglutinés à la suite du stagiaire grec étaient élus par leurs quartiers respectifs. Tout le monde était candidat, c’était là une obligation. Il s’agissait en effet de déléguer, pour chaque circonscription, le pécheur le plus illustre et, bien évidemment, nul n’avait le pouvoir de se dérober à l’élection. On aurait pu imaginer qu’une telle procédure donnât lieu à toutes les dérives : manipulations, bourrages des urnes, achats de voix. De tels errements étaient impossibles : qui s’y fût risqué eût été, par là même, sacré champion de la circonscription.

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Au signal, le troupeau s’ébranlait, le stagiaire grec en tête, frappant du tambourin, entouré au cours de ses premiers pas d’un chœur de jeunes vierges dansant et pinçant leurs lyres. Au fil des ruelles, des places et des escaliers, la file s’étirait. Malheur aux âmes poussives trop encombrées du poids de leurs péchés, malheur aux escrocs, malheur aux tire-au-flanc. La foule égrenée le long de la procession avait vite fait de leur faire leur affaire : on ne plaisantait pas dans les quartiers. Un champion défaillant signifiait l’opprobre apposée sur le front de la circonscription, une année durant, la mise en quarantaine assurée par le reste de la cité, le marasme des affaires, l’horreur des faillites. Par la mise à mort de son coupable champion, la foule espérait se concilier les faveurs du Comptoir Philanthropique du Levant et obtenir de la sorte un adoucissement du châtiment redouté.

La nuit tombait sur les coureurs épuisés mais la course n’en continuait pas moins. Le stagiaire grec, en dépit de son entraînement millénaire rafraîchi encore par ses épreuves récentes, sentait les crampes envahir ses mollets. Il luttait de toute l’énergie accumulée dans son cerveau, berceau avancé de la civilisation européenne au seuil de cet Orient sauvage. Pour se donner du courage tout en parfaisant son français, il récitait en courant les courses les plus célèbres de notre littérature : il avait un faible pour l’équipée en fiacre de Rodolphe et d’Emma et on l’entendait contrefaire, de son inimitable accent zézayant, les objurgations adressées par l’amant au cocher pour lui intimer de poursuivre sa course.

Ce n’est que le lendemain matin, aux environs de dix heures, quand le soleil déjà brûlant achevait de couronner les fronts torturés des coureurs exténués dont la horde défaite évoquait une retraite aux flambeaux en déroute, que les survivants, transformés en une funèbre procession, atteignaient le port. Mon père les y attendait.

Il se faisait alors un silence extatique dans la foule. Mon père posait ses deux mains sur la tête du stagiaire grec. Il confessait à sa charge toutes les fautes de la cité, toutes ses transgressions, tous ses péchés. Le stagiaire grec ne l’entendait pas de cette oreille et, tout à la gloire de ses lointains aïeux, haletait : "Réjouissez-vous, nous sommes vainqueurs !". Mais mon père, illuminé d’un syncrétisme qui le transcendait, noyait alors, tel Jean le Baptiste, le stagiaire grec dans les eaux goudronneuses du port. Tout le monde rentrait chez soi, soulagé. On festoyait tard dans la nuit, ces soirs là. Certains ressentaient un petit pincement au cœur quand ils pensaient au stagiaire grec, mais la vie était là, si bleue, si calme.

Deux jours n’étaient pas écoulés depuis la célébration de cette cérémonie cathartique que mon père, comme tous les ans à cette époque, s’attablait à son écritoire et, s’adressant à l’ambassade de Grèce dans notre cité, traçait une missive dont voici les premiers mots : "Monsieur l’Ambassadeur, le Comptoir Philanthropique du Levant, que j’ai l’honneur de présider, souhaiterait s’attacher, pour l’année universitaire à venir, la collaboration d’un jeune stagiaire issu de votre immortelle patrie..."

Aussi loin qu’il me souvienne, mon père n’a jamais manqué de stagiaires grecs.


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