La rencontre

dimanche 2 juillet 2017
par  Jean Dagron
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Le monde de la littérature pourquoi y renoncer ? Comment faire surgir l’émotion posée dans les mots et que l’écriture conserve ?

Octobre 2002 —Le retour à l’ambiance parisienne est difficile, non pas en raison du gris du ciel, des bousculades dans le métro, pas plus que des jalousies, des mesquineries au travail. La frustration vient de l’empilement des consultations. Des personnes rencontrées par dizaines auxquelles trop peu de temps de parole est accordé, quelques phrases, quelques débuts d’histoire et l’échange se termine.

Février 2003 —Le souhait d’un autre cadre de vie devient irrépressible et me conduit à retrouver le sud. J’aménage un appartement au bas d’un vieil immeuble du centre-ville marseillais. Un long couloir dessert un salon, une cuisine, une salle de bains et ma chambre qui ouvre sur un petit jardin où pousse un merveilleux figuier, une glycine et un olivier. J’y installe mon bureau. L’hiver quand les rayons du soleil frappent la grande fenêtre, la pièce s’emplit d’une lumière éclatante. L’été, fuyant la chaleur, je me réfugie sous les feuillages. Avec le badigeon de chaux que j’ai appliqué sur les murs du couloir et du salon, les lithographies aux couleurs vives d’un ami peintre trouvent une place confortable à côté des quelques meubles anciens de la ferme familiale. Les premiers mois, l’odeur de la mer à quelques rues de mon appartement et le spectacle de l’exubérance marseillaise accaparent mes heures libres.

Juin 2004 — Raymond termine sa formation. Des consultations s’ouvrent dans toute la France. Il postule à un poste de médiateur vacant à Marseille.
Nos conversations à l’improviste de nouveau possibles en habitant la même ville, gravitent autour d’un nouveau thème : les avancées technologiques qui passionnent Raymond et qui, en quelques années, bouleversent la vie sourde et donnent une dimension supplémentaire à la langue des signes, d’où sa satisfaction.
– Les sourds apprécient plus les signes que les mots qui prétendent dire et ne reposent sur rien et qui à peine articulés s’évaporent. Tout à l’opposé, les gestes dessinent des images visibles et ancrées dans un réel tangible. Et ils véhiculent les émotions en inscrivant la parole à même le corps. Cette vitalité des signes pouvait difficilement être partagée à travers les lieux et les époques. Seuls les mots, qui partent avec un handicap pour les sourds, laissaient des traces par l’écriture. Avec la révolution numérique, filmer et en garder la mémoire devient à la portée de tous. Le futur sera visuel.
Je le tempère en évoquant les lacunes encore présentes.
– Un progrès pour bénéficier de la langue des signes certes, mais les mots écrits restent des objets désincarnés, quel dommage pour les sourds. Quand l’affaire concerne les papiers administratifs, pas grave, il suffit de les remplir correctement. Mais le monde de la littérature pourquoi y renoncer ? Comment faire surgir l’émotion posée dans les mots et que l’écriture conserve ?
L’aspect permanent, solide du langage écrit les intimide. Un jour, créateurs linguistiques géniaux, le lendemain les mêmes attendent, trop accaparés par la compréhension du texte, que quelqu’un leur mâche les textes littéraires. Comment faire pour qu’ils osent retrouver la vie dans les livres ? Raymond n’exprime pas de désaccord, mais pas non plus de grande motivation.

La rencontre — Janvier 2005
La traduction de l’écrit pose problème lors de préparation de la Marseillaise en langue des signes. Dans l’atelier que les sourds ont formé, l’hymne demeure obscur à la lecture. Une jeune sourde arabe explique chaque mot et commente chaque phrase. Sous ses doigts, les baïonnettes surgissent. Quand son corps se dresse, les soldats avancent. L’auditoire, en vérité un visioire, vibre dans l’élan des bras qui s’ouvrent à la liberté victorieuse. Une sourde, que Raymond et moi voyons pour la première fois, longs cheveux blonds étalés en éventail dans le dos, propose pour « citoyen », à la place du signe moderne, le symbole d’une cocarde et elle ajoute un commentaire. « Je suis ukrainienne. Je ne connais pas bien l’histoire de France, mais je sais que les Lumières et l’époque révolutionnaire ont reconnu la langue des signes comme langue d’enseignement. Le combat pour l’émancipation des hommes a porté le combat des sourds. Après leur mise à l’écart qui a duré plus d’un siècle, les sourds renouent avec l’histoire en signant La Marseillaise ».
– Une sourde originaire d’Algérie et une Ukrainienne expliquent l’histoire de la Marseillaise à un sourd amazonien ! plaisante Raymond.

Je lui réponds en signant : (les sourds du monde entier) (les sourds les accueillent), (la littérature) (ouverture universelle) (offre), (cette ouverture universelle) (les sourds) (la méritent). Des doigts de Raymond surgissent des images en une fraction de seconde.
– Comment sortir les mots figés, poudre inerte, sur leurs étagères, et transformer le placard poussiéreux en laboratoire vivant ?!
Je dois tenter d’écrire ses phrases palpables dans l’air et donc faire l’exercice inverse de celui qu’implique son interrogation. Pour l’instant, je me moque de lui.
– Raymond, ta soudaine motivation pour la littérature me surprend ! mes discours répétés ont-ils fini par porter leur fruit ou bien la séduction de l’oratrice précédente a-t-elle agi ?
Sourire embarrassé, il a apprécié la vivacité de la jeune femme blonde et il avoue observer sa démarche souple. Il est certain que cette alliance de simplicité et de distinction se remarque du premier coup d’œil.

8 mars 2005. L’Ukrainienne se nomme Irina. Elle met en place un atelier de lecture dans la grande bibliothèque de la ville. Nous y participons aux côtés de lycéens, une employée, un cuisinier, une retraitée passionnée de littérature, une mère qui voudrait lire des histoires à ses enfants, deux professeurs de langue des signes.
Elle a choisi comme première lecture un texte de perceptions physiques mais qui excluent l’ouïe et la vue, Le Parfum de P. Süskind.
Elle signe le texte projeté sur un écran à côté d’elle. Ses yeux croisent par instants les yeux de l’assemblée dans leur va-et-vient entre l’écran et ses signes. Elle prend son temps et marque des pauses. Les gens puent la sueur et les vêtements non lavés ; leurs bouches puent les dents gâtées, leurs estomacs puent le jus d’oignon, et leurs corps... Les signes s’accélèrent. Ses mains installent la scène, du mouvement de ses bras naît le jeu des acteurs., elle se joint au public captivé. Nous, visioire et oratrice, regardons le spectacle ensemble ce que permet l’efficacité de la langue des signes.
Les sourds, bras dressés vers le ciel, applaudissent et réclament le livre.

Culture sourde oblige, ils bavardent. La lectrice se met un peu à l’écart. Besoin de récupérer, après ce temps de concentration et d’exaltation ? Elle rejoint la petite table couverte de boissons et de grignotages derrière laquelle je converse avec Raymond. Ce dernier s’empresse de la féliciter de son talent à partager l’envie de lire.
– Je voudrais montrer qu’ils apprivoisent les mots qui peuvent, comme mes mains, exprimer la joie, l’horreur, la tristesse, l’abondance, la peur, l’hésitation, la menace, la promesse, l’admiration, la pudeur.
Son éloquence un peu excessive dans l’énumération des sentiments sortant des traits noirs couchés sur le papier dissimule un trouble qui annonce un échange étonnant. Abruptement, elle lui demande l’origine de sa tranquillité apparente. Raymond ponctue sa réponse d’un large geste calme. « Le grand fleuve de mon enfance m’a élevé comme un père ». Ils sont seuls au monde et la répartie d’Irina évoque l’infini. « L’eau qui passe sous les ponts s’éloigne à jamais ».

Des années plus tard, Irina m’expliquera la réaction chimique à l’œuvre derrière ces phrases étranges.
– Le magnétisme de Raymond quand il parle de son fleuve. Une déflagration, l’impression de recevoir une pierre au fond du cœur. Non de ce qu’il disait. L’eau qui coule respecte la source, son origine. Elle se dirige vers son avenir, la mer. Mais du matériau qui m’a atteinte, une pierre rare, une sincérité totale, en harmonie avec la nature qui lui transmet ses odeurs et sa puissance. Une force tranquille, cet homme ! Moi, urbaine, craintive des forêts obscures et des araignées, je ne sus que balbutier : « Il doit être beau ton pays. » Réponse bien plantée dans le sol : « Oui vraiment beau. Mais on n’y vit pas comme un poète inactif. » En décrivant la forêt, il ne se réclame pas de la poésie, mais ses gestes en sont baignés. Cet homme coulait comme un grand fleuve amazonien, moi je n’avançais qu’en trébuchant sur un parcours qui ne connaissait pas la ligne droite. Il tenait son passé pour un acquis. Moi, pour une question et des regrets. Depuis des années, le chemin vers mon intimité sinuait, long et impraticable. Il a visé mon cœur et d’un coup direct, l’a touché définitivement.

Je ne l’ai pas avoué à Raymond, mais la suite ne tient pas du hasard. Je connaissais sa passion des dominos. Il l’avait amenée dans ses bagages, depuis l’Amazonie. Un soir par semaine, il retrouvait quelques joueurs invétérés comme lui dans un café du Cours Julien. J’avais fixé un rendez-vous à une copine dans ce même café. Irina revit la scène, en la racontant.
D’aussi loin que je le vois, il rit. Je m’approche de la table des joueurs. Il marque sa victoire, tape des mains, se lève pour crier sa joie, fait quelques pas de danse. Il m’aperçoit. Nous nous figeons dans un regard commun. Une seconde suspendue où tout est dit. L’évidence qu’il ne pouvait en être autrement, la sensation fugace, mais intense, au-delà de tous les mots ou signes que je ne pourrais jamais utiliser. La sensation qu’il m’offre un lieu auquel il est le seul à pouvoir accéder, la sensation, forte, inouïe, que je vais y retrouver un fragment de moi-même dans une source de douceur inépuisable. Nous ne nous sommes pas frôlés, pas tournés autour. Nous avons vécu ensemble, renouvelant l’instant suspendu où nos regards se sont mélangés.

Dans les circonstances ultérieures dramatiques, j’ai lu la première lettre que Raymond lui a écrite. Après le témoignage d’Irina, la voici.
Quand je suis seul avec le temps menaçant ça me frissonne. Je pense à notre nuit sous les étoiles où nous avons longtemps si beau, si délicieux. Jusqu’au nous sommes devenus gelés, j’ai collé franchement. Tu t’es moqué de moi nous avons ri et mon âme du corps attend toujours d’être en contact avec le tien. J’ai goûté quelques nourritures Guadeloupe avec telle saveur et aussi j’ai bu quelques gouttes de rhum. Quel joli gourmet. Ce me donne envie d’envahir tout dans ma bouche tes baisers invisibles.
J’aime travailler avec effort, patience jusqu’au bout pour empêcher l’identité des Sourds, des adultes et des enfants s’évanouir, devenir en deuil. Je m’énerve auprès quelques sourds. Les professionnels ne répondent leurs désaccords, leurs avis, ils baissent les oreilles comme d’habitude. C’est décevant on ne peut continuer un travail « en guerre froide » comme ça. Nous avons joint une bande de copains au resto. Ils ne parlent que des sottises. Je commence d’être las. Avec mon ami médecin on parle profond. Même en silence on se comprend mieux. Quand es-tu libre pour nous voir ? De jolies expressions si sexuelles sur baiser.


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