Irina

dimanche 6 août 2017
par  Jean Dagron
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La compagne de Raymond parle de sa vie, en images et en gestes.

Des vidéos sous le bras, j’arrive chez mes amis. Irina m’accueille seule. Elle est embarrassée pour ranger mon paquet. L’armoire déborde déjà de DVD, de cassettes.
– Je remplis la bibliothèque et Raymond cette armoire de ses pellicules.
– Tu n’as pas de films ?
Elle me sourit.
– Je préfère les promenades dans ma vidéothèque personnelle me dit-elle de sa petite voix monocorde. Elle loge dans mon cerveau, bien rangée, toujours prête pour une séance privée. Tu désires assister à une projection ?
Une belle occasion. Comprendre la trajectoire et les motivations de la compagne de mon ami s’intègre bien à mon projet d’écriture.

Elle se confie en utilisant la langue des signes. En changeant de langue, sa figure se modifie. Quand Irina m’a proposé ses souvenirs, elle a haussé fortement les sourcils, elle le fait dès qu’elle pose une question oralement, ce qui lui donne un air presque agressif. Quand elle signe, les traces d’effort disparaissent de son visage qui s’apaise. Ses gestes dessinent une étagère. Elle attrape une cassette imaginaire dont elle fait mine de lire le titre. Les premiers souvenirs d’Irina.

– Commençons par un court-métrage. Dans mon pyjama, je dois avoir deux ou trois ans. Le docteur se penche vers moi. Je sais que les piqûres vont succéder et que je vais protester. La scène suivante, toujours la même. Lors des allers-retours incessants entre la maison et l’hôpital, nous croisons un homme, probablement une connaissance de ma mère. Il se courbe pour m’adresser la parole, cela me rappelle le docteur, je me jette en arrière en hurlant. La mémoire visuelle d’Irina se dévoile, images fidèles, précises, non celles d’un décor en carton-pâte, mais d’un passé qui apparaît en un tour de main.

– Épisode suivant. Ma mère et moi allons consulter un médecin asiatique. Je pousse des cris devant un micro et je m’amuse. Séance d’acupuncture. Je reste calme, ces piqûres-là je les supporte bien. Avec des aiguilles sur les jambes, le kyste de maman avait disparu. Elle espérait sans doute que les aiguilles sur le visage répareraient mon audition. Pour ma mère ma surdité ne constitue pas un désastre définitif et ne relève d’aucune malédiction. Néanmoins les premières années si elle avait pu s’en débarrasser… Irina s’arrête quelques instants. Une pause avant le deuxième film.

Je cherche l’enfant dans la jeune femme qui me fait face, peut-être dans les yeux clairs remplis de curiosité, le sourire délicat qui flotte spontanément sur ses lèvres ou bien son long visage un peu sec.
– Deux bobines, un titre commun : Papa.
La vedette principale me sourit. J’aime bien son sourire, mais il ne m’emmène jamais, pas même au football qu’il aime tant. Ou bien la pellicule du match est-elle perdue ?
De retour à la maison, il frappe à la porte et ma mère ne veut pas ouvrir. Il a bu. Les mains d’Irina dessinent des ondes de vibrations qui passeraient d’un lit à son corps.
– Alors je me lève pour regarder par le trou de la serrure. Mon père tape contre les murs. Dès qu’il peut pénétrer dans l’appartement, il allume une lumière violente. Depuis l’enfance, l’éclat des lampes électriques éblouissantes me donne la nausée.

Le film se poursuit. Sur une place à côté du terrain de sports, je marche avec maman. Le contexte n’est pas sur l’écran, je le connais. Je suis inscrite à l’école des sourds et mon père a disparu depuis quelques mois. Sur les images suivantes, mon père surgit, un couteau à la main. J’ai su plus tard qu’il cherchait à m’enlever. Dans un éclat, Irina montre l’image qui s’éparpille. Vertiges, chutes de tension. L’obscurité. Des scènes fragmentées surgissent fugitives, Irina allongée près d’un arrêt de bus. À nouveau l’image s’estompe. Écran noir. Ses lèvres bougent, comme savourant un liquide agréable et ses yeux se rouvrent progressivement. – Le goût au secours de la vue. Un mélange de chocolat au rhum que l’on m’a donné pour reprendre des forces remplace le mot « Fin ».

La deuxième bobine Papa. Brève, la dernière, dont il est l’acteur principal. J’ai treize ans, assise, un livre sur les genoux, dans le salon. Maman fait un geste pour m’avertir que l’on a frappé à la porte. Évidemment ce genre d’information m’échappe, mais je dois quand même aller ouvrir. Stupeur, sur le pas de l’appartement, un bouquet de fleurs à la main, mon père signe « Ça va ? ». Il entre et nous nous installons dans le séjour. Maman lui propose de partager notre repas. Je comprends qu’il travaille dans une entreprise d’électricité qui emploie des sourds. A-t-il pensé à moi quand il a fait l’effort de s’adresser à eux ? Comment le savoir ?

Je me concentre sur le film. Imaginer ses signes comme une preuve d’amour ? Il ne signe pas suffisamment bien pour que puissent apparaître une sensualité derrière sa rudesse, ou une pensée derrière ses propos routiniers. Il ne parle que de son quotidien. Je comprends qu’il continue à boire. Un mauvais point pour lui, mais je découvre aussi des habitudes communes. Il n’aime pas les morceaux de pommes de terre et les enlève de sa soupe, comme moi. Nous replions tous les deux soigneusement notre serviette alors que ma mère la froisse en boule. L’héritage de mon père s’arrête là. Quelques semaines après cette visite, au cours d’une querelle avec des voisins, il reçoit des coups de couteau, il meurt. Irina clôt ses paupières.

Son père qui balbutiait quelques signes me replonge dans la modeste aventure de mes premiers essais. Lorsque j’agitais mes mains, comment savoir la part du contexte, de la lecture labiale ou bien de mes gestes maladroits qui me faisaient comprendre de mon interlocuteur ? Un jour, cela se résolut, grâce à un sourd rencontré par hasard dans le hall de la Gare de Lyon. Il se mit à faire une phrase, et dans l’air moula un pot. Je lui répondis en jonglant à mon tour. Le contenu du bavardage est tombé dans l’oubli, pas la sensation de ce ballet. Légers, nous volions ensemble dans notre bulle, frôlés par les voyageurs indifférents.

Le visage d’Irina s’anime. Ses mains tracent les rayonnages de films. En bonne place, elle y trouve un long métrage.
– Maman. En général, nous sommes toutes les deux, je participe à tout. Maman travaillait dans une entreprise de commerce international, elle y récupérait des vêtements et les retaillait. Nous vivions modestement, mais les gens nous complimentaient de notre allure.
Regarde l’écran. Je couds avec elle. Elle quitte la pièce et je confectionne seule des habits pour mes poupées, je trouvais celles marquées DDR (République Démocratique Allemande) plus jolies que les poupées russes. Je m’absorbais dans de longs jeux solitaires que maman ne supportait pas. Irina se tourne de côté dans le rôle de sa mère. « Tu dois t’ennuyer ! Jouons ensemble ! » Puis elle reprend sa position de témoin.
– Maman, dans l’incapacité de discuter et de s’adapter à mes jeux, m’imposait ses règles, ou choisissait un autre jeu. Alors je me suis fabriqué un monde à moi et à ses yeux je suis devenue une enfant trop sérieuse, qui n’aimait pas jouer.
Gros plan sur Maman, elle épelle des mots. Chaque jour, je dois écrire sur un tableau le nom des objets de notre environnement. Elle ne signe pas, mais connaît l’alphabet manuel. À cinq ans elle m’a inscrite à l’école des sourds et j’ai commencé à signer naturellement. Elle m’emmenait à des séances d’orthophonie et je lisais sur les lèvres, surtout les siennes.

Deuxième gros plan. Elle me ferme la bouche avec un doigt autoritaire, elle posait des interdits devant toute manifestation bruyante. Comme je ne sais pas juger du sonore ou de l’inaudible, j’ai pris l’habitude d’étouffer même mes rires, contrairement à ce que font, paraît-il, beaucoup de sourds.

– Malheureusement une scène n’a pas été tournée. Maman m’en a parlé récemment. Un soir elle a poussé la porte de ma chambre, j’étais assise sur le tapis et me racontais des histoires en langue des signes. Un choc tel qu’elle a refermé la porte sans se manifester. J’aimerais voir son visage à cet instant-là. Je l’imagine un peu triste, et soulagée aussi. Triste, car elle a compris mon bonheur dans un univers qui n’est pas le sien et heureuse de mon imaginaire qui se développait. Je n’existais que sérieuse, trop, et ne supportais pas l’échec. Je me trompe, tout le monde se trompe, ma mère n’arrivait pas à m’expliquer la normalité de l’échec. La communication avait des limites, mais son amour... Ses deux bras s’ouvrent dans une belle envolée.

– La vision de son visage souriant me revient par instants, ses gestes doux, les mouvements de ses lèvres en écho au mouvement de mes mains. Chaque fois, comme une révélation, le mot Amour entre par les yeux. Je n’ai jamais pu entendre ma mère dire « je t’aime ».
– Sa générosité... Les deux bras tendent encore vers le lointain.
– Elle m’a permis de grandir et de chercher les connaissances auprès d’autres, quitte à nous éloigner.
– Qui d’autre a compté pour toi, comme l’oncle pour Raymond ?
– Notre voisin de palier, il me protégeait. Je refusais de sortir seule, j’avais peur de me confronter à l’incompréhension et au rejet. Jusqu’au jour où il m’a dit : « Je m’absente souvent, donc je ne serais pas toujours là pour t’accompagner. Tu ne peux pas rester enfermée la journée entière ». Il ne me laissait pas le choix, mais il m’a offert une solution en élaborant un code gestuel que nous avons présenté aux commerçants et à des habitants du quartier. Il avait divorcé et je remplaçais un peu sa fille qui ne vivait plus avec lui. Par épisodes, il se comportait bizarrement. Cela venait, d’après lui, d’un masque à oxygène brisé dans un avion militaire. Il s’était réveillé d’un long coma avec des séquelles psychologiques. Après l’accident, son esprit boitait et trébuchait de manière imprévisible. Par instants, les réalités, il ne pouvait les exprimer, il les éprouvait. Devant les autres, il se butait, certain d’avoir toujours raison. Moi, je l’émouvais et quand la colère l’envahissait, ma présence l’apaisait. Peut-être me voyait-il confrontée à une même impossibilité de parler. Ce mur, on le prend de face, d’un coup, puis on s’épuise en longues périodes mélancoliques ou en pleurs silencieux.

Des gens différents on en voit partout. Des trop grands, des trop petits, des difformes, on remarque une mutilation, une couleur de peau, une voix ou un geste bégayant. Ces différences attirent l’attention, l’étonnement ou le dégoût, on réduit l’autre à son étrangeté. Selon mon protecteur, nous étions tous les deux des blessés de la vie. Une blessure invisible, une pensée ou une parole qui ont des ratés, cela ne se voit pas tant que l’on reste en marge. Cette assignation à résidence perpétuelle dans le secret, il la refusait pour lui et moi, il me poussait vers les autres et dans la rue. Depuis je n’ai jamais renoncé à cette liberté, j’explore sans limites les quartiers, les recoins de chaque ville et ne crains aucune rencontre.

Irina m’a quelque peu impressionnée. Il me faudra du temps pour rapporter ses propos signés en français sans les déformer. Un passeur, pas un faussaire ! Elle s’est arrêtée. Je peux intervenir sans interrompre le fil de sa pensée.
– Ton passé, tu as choisi une projection de films pour le rapporter. Souvent, les sourds se souviennent du cinéma de leur jeunesse. Les scènes qu’ils rejouaient avec leurs copains, les images qu’ils ont conservées avec tous les détails...
– Oui, les spectacles visuels, ils adorent ça. Le cinéma de mon quartier a illuminé mon enfance. Soudain le monde s’ouvrait, les murs gris de la vie quotidienne se fissuraient pour laisser apparaître des univers nouveaux. Malgré la contrainte de la routine, certains regardent les nuages rouler à l’horizon. Le cinéma m’a incitée à me promener au-delà des limites. Depuis ma jeunesse, règles de l’état, de la famille, de la religion, rien ne me semble indépassable. Fin de la projection.

Un mois plus tard, nous installons les hamacs au bord de la plage. Raymond aime nager longuement, Irina et moi préférons le farniente. Irina signe le mouvement des vagues qui se prolongent dans la brise, se poursuit dans l’ondulation des hamacs puis dans la promenade d’une personne dans son cerveau, sur la rive de sa conscience. Comment écrire cela en français ? Chaque vague effleure du doigt sa pensée.

Une brusque déferlante se détache et la submerge, elle la nomme : l’angoisse, qui a dominé toute son adolescence.
– L’impression éprouvante d’être double, d’avoir deux Moi. La malentendante studieuse, que l’on montrait en exemple et l’autre, à l’abri des regards, l’aventurière. Je pensais que si j’éliminais un des deux Moi, l’autre disparaîtrait également. Le Moi aventureux, je le redoutais, il se tapissait dans un recoin guettant la moindre opportunité pour m’entraîner, et je l’espérais secrètement pour goûter les délices d’univers inconnus. Des risques, je n’en courus pas dans les aventures amoureuses. À quinze ans, j’ai eu un petit copain, tout mignon. Pourquoi ai-je dit à Maman que ses bises me plaisaient ? La réponse immédiate. « Irina, tu ne l’inviteras pas à la maison. » Du discours qui suivit rapide, trop rapide, je n’ai retenu que quelques mots « dangers » « grossesse ». J’ai arrêté là mes relations avec les garçons pour plusieurs années. Les larmes qui coulaient sur les joues de mes copines me confortaient dans mon abstinence. J’ai préféré me consacrer à la lecture, au sport, surtout la natation.

Aujourd’hui, je plonge dans mes souvenirs. Regarde cette vague sinistre qui s’étale sur la plage. Celle d’une tentative de viol subi vers l’âge de vingt ans, au foyer des sourds, à la fin d’une fête. Un costaud de vingt-cinq ans, qui m’avait déjà trop collée dans la soirée, me presse. « Viens, viens. » Je le repousse. Il m’agrippe, m’empêche de sortir et devient comme fou. Une éducatrice entendante que je connaissais à peine intervient. Toutes les deux, nous chassons le type. J’y gagne une joue enflée pendant un mois et une amie, l’éducatrice, Natacha, une Russe qui avait appris à se défendre à Moscou. Je me suis épanchée auprès d’elle. Les années qui ont suivies, je ne sors plus qu’avec Natacha. Elle cache une force de tigresse. Lorsqu’un mouvement brusque lui échappe, elle peut casser ce qui l’entoure ! En sa présence, je me sens rassurée, je l’accompagne à Moscou. Un milieu sordide où pour la première fois, je vois quelqu’un poser un garrot pour s’injecter de la drogue.

De nombreux sourds vendent de l’héroïne et toutes sortes de produits. Certains maigrissent tragiquement et meurent en quelques semaines. Je garde l’image d’un garçon tremblant sous une douche chaude qui supplie qu’on lui achète vite une dose. La drogue nous environne. Une fois, la police nous contrôle alors que nous circulions en voiture. Je réussis à dissimuler un sac suspect pendant que Natacha attire l’attention des policiers par ses récriminations. Le lendemain, Natacha reçoit un appel de ma mère qui s’inquiète, car pour la première fois j’ai oublié son anniversaire. Natacha organise mon retour le jour même.

– Regarde la mer. Ces nouvelles vagues comment sont-elles ?
– Ni tristes, ni gaies, mais régulières et déterminées. L’atelier de couture où je travaillais depuis trois ans ferme la porte. J’aimais bien coudre au milieu des dizaines de sourds qui venaient d’un peu partout, de Russie et d’Asie. Je fais des ménages et je décide de partir d’Ukraine, la situation se dégrade pour les sourds et je crains d’y retrouver un jour l’ambiance de la capitale russe, le chômage et l’impression constante d’être sous surveillance.

J’ai vingt-sept ans quand je me rends au Danemark pour un rassemblement international de sourds. Il y règne de l’excitation, de stupides rivalités entre Allemands et Américains, rien ne me plait.
– Comment pour une sourde ukrainienne tisser des liens à l’étranger ?
– Tout se transforme avec internet. Les sourds se précipitent sur la toile et les échanges se multiplient. Mes premiers contacts ne dépassent pas le niveau carte postale ou la drague ennuyeuse.

Finalement, je communique plusieurs fois par semaine avec une Italienne, entendante et professeur de français. J’avais toujours désiré apprendre le français. Je lui demande de chatter dans cette langue et avec la traduction automatique en russe, je compare les deux textes. Au bout de quelques mois, ce français écrit basique me suffit pour correspondre avec une Française sourde de Marseille et avec un malentendant suisse. Ce dernier, un chauffeur routier, se rend régulièrement en Pologne. Nous nous y rencontrons plusieurs fois et j’accepte de partir vivre avec lui. Si les barrières tombent avec internet, le passage de frontières est de plus en plus compliqué. Je suis obligée de me cacher au milieu du chargement d’un camion. La frontière suisse, je la passe à pied et nous nous rejoignons discrètement, deux kilomètres plus loin.

Cet homme qui m’accueille veut se marier, avoir des enfants. Il part le matin à six heures. Je m’ennuie terriblement dans ce village tout propret où chacun vit reclus. Les magasins ferment tôt et la vie nocturne n’existe pas. Lorsque mon compagnon insiste une nouvelle fois pour que j’adhère à son église protestante, je comprends qu’il est préférable de partir. Je rejoins mon amie italienne, une entendante qui fréquente les sourds et participe à de nombreuses fêtes au milieu d’Italiens vivants et joyeux. Mais je ne trouve aucun travail. Une copine me propose de mendier avec elle. Je n’ai pas quitté l’Ukraine pour vivoter ainsi. Je vais à Marseille.

Comment mettre en français les confessions de Irina, je me repose la question. Décrire les expressions ? Pour l’équivalent d’une phrase en signe, une page n’y suffirait pas. Décrire les signes ? Les dictionnaires actuels le font en dessins ou en vidéos. Au XIXe siècle les Frères de Saint-Gabriel l’ont réalisé en français écrit. Par exemple, pour le signe du mot « matin » : La main gauche étendue devant soi, la paume en bas figure l’horizon, la main droite les doigts réunis et relevés, la paume en haut simule le soleil levant et s’élève au-dessus de la main gauche du côté à la poitrine. On appréhende bien que la précision du signe l’éloigne d’une simple gesticulation et aussi la référence au lever du jour, que n’ont pas les phonèmes du mot « matin ». Mais dans l’écriture des Frères de Saint-Gabriel que devient l’imaginaire provoqué par le soleil que l’on voit poindre ? Je décide de me centrer sur le sens et si la force visuelle d’un discours sourd me bouleverse particulièrement, je tenterais, à ce moment-là de transcrire mon émotion.

L’occasion d’achever l’histoire de la jeune ukrainienne se présente deux mois plus tard. Après avoir dormi chez mes amis, j’ai le rythme ralenti d’un dimanche. Irina, guère plus dynamique, reste à demi allongée sur le canapé.
– Quand je n’ai rien de particulier à faire, je rêvasse. J’ai la mémoire auditive des bruits de portes, de pas, de certains sons de voix. Pourtant dans mon univers virtuel, ne surgissent que des mouvements, des couleurs, une richesse visuelle. Nous déjeunons en picorant tranquillement.
– Je me sens bien à Marseille et avec Raymond, plus vraiment en marge. J’ai un amoureux et pas d’enfant, j’en refuse encore l’idée, je sors à peine de la prison de mes conflits internes. Adolescente, ma grande solitude contribuait sans doute à cette angoisse. Hors de ma mère et de mon voisin, qui était capable de me venir en aide, ne serait-ce qu’échanger avec moi ? Les entendants ?
De ma mémoire n’émerge aucun nom, aucun visage, sauf un, celui d’un personnage banal, collègue de ma mère. Pourquoi ce bonhomme insignifiant a-t-il provoqué une telle réaction ? Qu’a-t-il fait ? Son regard a traversé mon corps. Bien d’autres l’avaient fait avant lui, mais ce fut l’allumette qui a embrasé une plaine déjà bien sèche. À partir de ce jour, ces regards qui rendent mon existence transparente m’insupportent.

La solution, devenir consistante, ne plus avoir son être morcelé. Au lieu de mener la guerre entre mes Moi opposés, je les ai laissés vagabonder dans mon espace intérieur. En liberté, ils se tolèrent et ne se tapent plus dessus. J’ai pris de l’épaisseur et ne subissant plus le monde, j’ai pu le percevoir. J’ai fait le tri. Les entendants qui ne me respectent pas, j’ai l’impression qu’ils ne respirent pas la même atmosphère que moi. Dans mon cerveau, ils flottent, feuilles au gré du vent. Je ne retiens rien d’eux, y compris leur nom. On ne nomme pas les feuilles des arbres !

Un peu excessive ? Les entendants me relèguent avec une indifférence foncière voisine. Ils parlent, sans se soucier d’être compris. Qu’est que je retiens d’eux ? Une vibration de l’air. Cela n’a pas de sens. Ah, le sens des sens ! Nous éclatons de rire.

D’une phrase je relance l’engrenage bien huilé d’une confidence qui avale la précédente et que la suivante dévore déjà.
– Tu t’es affirmée. La fille timide n’existait plus ?
– Longtemps je n’ai pas osé prendre la parole. La situation est injuste. Quand je prononce un mot, je me retrouve nue, accrochée à une signification précise. Les entendants restent habillés de ces mots aux multiples sens apparents et aux sous-entendus si nombreux, et ils les agencent en phrases avec tant de variations.

Comment faire ? Sinon me protéger en observant, silencieuse, le monde. Avec les entendants, je ne partageais qu’un terrain, celui de l’impuissance. Les rares personnes qui s’approchaient de moi repartaient, le visage usé, l’air plus malheureux qu’à leur arrivée. Avec les sourds, on plaisantait, on papotait sans limites. Mais hors ce bavardage, pas d’échanges profonds. Connaître la future longueur de cheveux de ma copine ou que cette autre avait cessé sa relation avec untel ne nourrissait pas l’abîme qui m’habitait. J’avais l’intuition que si je disparaissais pendant six mois, je verrais à mon retour les mêmes conversations. Les sourds ont eu le mérite de m’épargner le sentiment destructeur de l’auto dépréciation. Un enfant suit la pente naturelle d’un enfant, les échecs de communication, il s’en attribue la responsabilité. Un enfant sourd met du temps à prendre conscience qu’il est sourd et ensuite il ne sait pas dire qu’il l’est. Réalistes, mes copains ne cherchaient pas à copier les entendants. En conséquence, les critiques de ces derniers les affectaient assez peu et je me suis mise à les considérer comme des rapports généraux entre sourds et entendants, plutôt que liées à ma toute petite personne.

– Si on ne l’explique pas, si on ne dialogue pas, la surdité demeure invisible pour le commun des entendants.
– Deux univers se côtoient. La dissemblance des regards qu’ils se portent m’étonne. Aux yeux des sourds, certains d’entre eux ont le statut d’orateurs prodigieux. De leur prouesse linguistique, la société ordinaire ne voit que bouches qui se tordent, visages qui se déforment et bras qui s’agitent. L’excellence corporelle côtoie la vulnérabilité. Nous sommes une personne unique, mais nous vivons dans deux mondes qui se superposent sans se mélanger. Je suis Irina, mais je suis considérée différemment parmi les sourds ou au milieu de la communauté entendante.

L’après-midi touche à sa fin. Je fais frire du bacon puis des œufs. J’aime l’odeur qui envahit la pièce et le sentiment de bien-être qui y est lié. Les tartines grillées rendent le monde plus agréable. Irina interrompt mes pensées en vacances.
– À la sortie de l’adolescence, la solitude, ma fidèle compagne, s’enracinait. Comment inverser le processus ? Aucun miracle n’est survenu. Avec les entendants j’étais privée de mots et eux privés de signes. Mon impatience m’électrisait, je l’ai dérivée vers la lecture. J’ai combattu avec les phrases jusqu’à ce que leurs significations latentes se mettent à résonner en moi. Progressivement j’ai vu les paroles en les lisant et j’ai lu les mots en les écoutant avec le regard sourd. Un univers infini. Je lisais en mangeant et je mangeais en lisant. Des scènes de romans me trottaient dans la tête. Ces heures de lecture réduisaient mon Moi aventureux au silence. Mon corps accomplissait son travail quotidien rapidement et mécaniquement tandis que mon esprit coupait toute connexion. D’un côté les gestes des tâches routinières, de l’autre les images flottantes dans mon imaginaire.

L’immersion dans l’eau profonde d’un livre est devenue vitale. Je savais que je n’allais plus demeurer seule, j’allais y rejoindre l’auteur. Pour en sortir, une affaire complexe qui mérite une stratégie de sevrage, que j’ai élaborée : je retire mes pieds des traces des acteurs, l’intrigue s’efface doucement puis les images s’estompent, je peux me sécher.
– Tu me signes le plaisir vital de la lecture. Mais de manière concrète, la maîtrise de l’écrit te permet-elle une certaine prise sur le monde ?
– Tu as raison, par l’écriture je fais entendre des problématiques complexes. Mais l’intimité se partage plus dans la conversation que sur du papier. Tu me vois, jeune femme sérieuse, d’allure discrète. Si je signe, mon bouillonnement intérieur apparaît.

J’ai bien conscience que mes pauvres phrases écrites feront office d’un miroir trop faible pour la scène de théâtre tourbillonnante que Irina me fait entrevoir.
– Mon esprit pénètre dans le territoire de mes rêves. À mon insu, ils reviennent vers moi, à pas silencieux et invisibles. D’un seul coup, ils provoquent tempêtes en rafale, naufrages à répétition.
La syntaxe d’Irina se calme et reprend un rythme apaisé
– Avec qui parler ? Les sourds des outsiders, moi je suis outsider parmi les outsiders ! Je ne peux en raconter qu’une infime partie à infiniment peu de personnes. Natacha, mon amie éducatrice est l’une de ces rares personnes à qui je me confie. Pour en savoir davantage sur la surdité, tu devrais l’interroger sur ses rapports avec moi. La surdité se vit des deux côtés.
– Dans quelle langue correspondre avec elle ?
– Le russe. Une sourde va devoir traduire pour deux entendants ! Ma première langue écrite, le russe, les suivantes l’ukrainien, un peu l’allemand, un peu l’italien. Avec mon amie italienne, je me suis mise sérieusement au français. En arrivant à Marseille, je composais déjà directement des phrases dans cette langue.

Une sourde m’a sollicitée pour aider son jeune fils dans ses devoirs scolaires. Une heure de leçon me vaut cinq heures de préparation. Si je mesurais en salaire, je pourrais faire cinq heures de ménage payées à un meilleur tarif horaire. Si on calcule en indice de bonheur, une leçon comprise par le gamin m’en donne cent fois plus qu’une semaine de ménage. Je soupèse et me livre à des calculs idiots ! En réalité, la peur que la nécessité accapare toute mon existence me taraude. Je veux préserver le Moi aventureux qui bouge encore au fond de mon intimité.

– Et l’arrivée de Raymond dans ta vie ?
– Une copine m’a dit « un beau mec vient de s’installer à Marseille. Il travaille à l’hôpital, il sourit tout le temps et il est libre. » Je voyais parler de lui pour la première fois. Rapidement, j’ai apprécié sa conduite, pas celle d’un être omniscient, mais celle d’une personne qui pense et met en forme ce que la communauté ressent. Je savais ce que je voulais d’un futur compagnon. Vivre avec lui, oui, mais pas pour m’étioler sur-place. Avec Raymond on avance au quotidien vers nos utopies communes.


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