La perdrix

mercredi 16 août 2017
par  Lucien Farhi
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Chapitre 1 La leçon de dessin

Il était une fois une maîtresse d’école qui demanda à ses élèves de dessiner un oiseau. Mais pas n’importe quel oiseau. Le modèle était une superbe perdrix… morte ! C’était une pauvre bête, assassinée par un chasseur de ses amis, qui lui en avait fait cadeau.

Tout le monde se mit en devoir de reproduire l’animal. On n’entendait plus que le bruit des plumes qui grattaient le papier, on ne voyait plus que des langues tirées au milieu de visages tendus par l’application. De temps à autre, cependant, un petit cri : c’était une petite fille à qui un garçon avait tiré les nattes, à moins que ce ne fût un petit garçon à qui une fille avait glissé une grenouille dans le col.

La maîtresse se fâchait alors - elle n’était pas très patiente. Comme elle n’arrivait pas savoir qui étaient les coupables, elle menaçait la classe entière des pires représailles. "Je vais, disait-elle, couper de mes grands ciseaux les nattes des petites filles, comme cela les garçons ne pourront plus les tirer. Ou encore, les petits garçons viendront désormais en classe en maillot de bain, de sorte que les filles ne trouvent plus de cols où glisser leurs grenouilles !"

Mais qui avait peur de la maîtresse ? Personne, car les enfants savaient que, jamais, la maîtresse ne pourrait les attraper : ce n’étaient pas n’importe quels enfants, ceux-là étaient munis d’ailes ! Comment était-ce possible ? Mais très simplement. Par une coïncidence surprenante, tous les enfants de cette classe avaient des L dans leurs noms : il y avait ainsi des Alice, des Hélène, des Aline, des Liliane, des Odile, des Madeleine - peut-être en connais-tu d’autres, qui aient des L, pour les filles ? -, et chez les garçons, des Alain, des Louis, des Roland, des Albert, des Charles, sans oublier, naturellement, les Lucien ! - Là encore, je suis sûr que tu en connais d’autres, chez les garçons ?

Bref, tous ces L, c’étaient naturellement des ailes. Et voici pourquoi, quand la maîtresse se fâchait, toute la classe s’envolait, pour se scotcher au plafond. Ils n’en descendaient que lorsqu’elle était calmée. Tout le monde repliait alors ses L, jusqu’à la prochaine fois, et on les entendait s’apostropher par leurs noms sans ailes : Aice, Madeeine, Odie, Chares, Abert ou Ucien.

Pour en revenir à mon histoire, les enfants remirent leurs chefs-d’œuvre à la maîtresse. Celle-ci remarqua alors l’horrible chose : la perdrix qu’Alice avait représentée était vivante !

Ah non, s’écria la maîtresse, quel toupet ! Qui t’a autorisée, impertinente, à modifier le modèle ? Or çà, je vais te revêtir du bonnet d’âne. Sitôt dit, sitôt fait. Alice fut coiffée du bonnet et mise au piquet, dans un coin de la classe.

Chapitre 2 Le chêne et le roseau

Un jour s’était passé. Alice demeurait au piquet. Je te libérerai, grondait la maîtresse, quand tu dessineras une perdrix morte. Alice ne l’entendait pas de cette oreille - ni de l’autre, d’ailleurs, car, comme sa maîtresse criait trop fort, en classe, elle avait soin de se munir, tous les matins, avant de pénétrer à l’école, de boules Quiès, dont elle se garnissait les oreilles.

Elle n’avait, de toute façon, pas l’intention de céder. Dessiner la perdrix morte, ç’aurait été donner carte blanche aux chasseurs pour continuer leurs crimes. Elle était plutôt d’avis de les traduire devant un tribunal de guerre. Elle complotait, d’ailleurs, quand elle serait grande, de prêter son L à des chasseurs, de manière à ce qu’ils s’envolent, ce qui lui donnerait une excellente occasion d’organiser à leurs dépens un tir aux pigeons.

Quoiqu’il en soit, elle ne pouvait pas rester éternellement au piquet. D’ailleurs, elle avait envie de faire pipi. Elle se mit, doucement d’abord, plus fort ensuite, à agiter son L. Et qu’arrive-t-il quand on agite son L ? Eh bien, cela fait du vent. Et même, de la tempête.

La maîtresse, non plus, n’avait pas l’intention de céder. Elle se prenait pour un chêne :

"Mon front, dit-elle à Alice
Non content d’arrêter les rayons du soleil,
Brave l’effort de la tempête."

Alice souriait et, se balançant au gré des tourbillons, chantait :

"Je plie et ne romps pas"

Tant et si bien, qu’à force d’ouragan, la maîtresse, qui ne voulait pas plier, fut, comme le chêne, déracinée. Et la voilà par terre, à quatre pattes, en train de chercher ses lunettes.

C’était une maîtresse têtue. "Puisque la Météo nous donne un avis de tempête, dit-elle à sa classe, rentrez chez vous, aujourd’hui, personne en mer, pardon, personne en classe, demain, il fera meilleur.

Elle se disait, en effet, que les L d’Alice finiraient par se fatiguer et que la petite fille se déciderait, le lendemain, à dessiner la perdrix morte.

Chapitre 3 Le lièvre, la tortue, la grenouille et le bœuf

Le troisième jour, la comédie continua. Alice, toujours au piquet, n’était pas décidée à céder. La maîtresse non plus.

Alice proposa alors à sa tortionnaire de se départager par des énigmes. Chacune poserait la sienne. La perdante, ayant perdu, devrait céder, ce qui paraît normal, une perdante ne pouvant pas à la fois être une gagnante.

Je commence dit la maîtresse : "Qui est-ce qui court plus vite que le lièvre ?"

"Le lapin", s’écrie Alice.

"Ah bon, ce n’est pas la tortue ?", s’étonne la maîtresse ?

"Va donc, hé, ringarde, c’est bien connu que le lapin est plus petit que le lièvre, et s’il est plus petit, c’est qu’il est plus court, et s’il est plus court, eh bien, il court plus !"

"J’ai perdu, à ton tour", dit la maîtresse.

"Qui est-ce qui veut se faire plus grosse que le bœuf ?", interroge Alice

"J’ai trouvé, j’ai trouvé, dit la maîtresse, c’est la grenouille."

"Tu l’as dit, tu l’es !", s’écrie Aline et, sans hésiter, elle se saisit de sa maîtresse et la fourre dans le col d’un garçon qui passait par là.

Mais voilà que la grenouille veut vraiment se faire plus grosse que le bœuf. Comme Alice continuait à faire du vent avec ses L, la maîtresse, devenue grenouille, se mit à l’avaler, à l’avaler, si bien qu’elle gonfla, gonfla de manière qu’on voyait distinctement ses cornes sortir par la chemise du petit garçon qui, lui, ne voyait rien, car ça se passait dans son dos.

A la fin, la maîtresse comprit que si elle continuait, elle allait éclater. Elle avait entendu parler de cela et ne voulait de cette fin à aucun prix. C’est pourquoi, quoiqu’elle fût très bien élevée par ses parents, elle se résigna à émettre un énorme pet libérateur.

Tu penses, qu’après cela, elle fut de nouveau obligée de donner congé pour l’après-midi à ses élèves : l’odeur était telle qu’ils n’auraient pu tenir qu’avec des masques à gaz. Or, il n’y en avait plus à l’école : on avait utilisé les derniers à un bal masqué, justement.

Chapitre 4 La Marseillaise, la Cigale et la Fourmi, le Lion et le rat

Le quatrième jour, Alice se dit que toutes les fables de La Fontaine ne suffiraient pas à venir à bout de cette entêtée de maîtresse.

Il n’y avait qu’une chose à faire. Alice hésita longuement à dévoiler qu’elle était une sorcière, puis finit par s’y résoudre.

Profitant de ce que la maîtresse, faisant la leçon à ses camarades, lui tournait le dos - n’oublie pas qu’elle était toujours au piquet -, elle fixa de ses yeux noirs la perdrix, toujours disposée sur le chevalet et fit :

Abracadabra !

La perdrix ouvrit un œil

Bis !

La perdrix ouvrit le second œil.

Ter !

La perdrix ouvrit son troisième œil.

Au quatrième, elle s’envola, pour aller se poser sur la tête de la maîtresse et se mit en devoir de manger sa perruque.

Alice avait gagné. Il ne lui restait qu’à entonner la Marseillaise, ce qu’elle fit illico. Je pense que tu en connais l’air.

Pour les paroles, je vais te les rappeler :

Allons enfants de la magie
Ma perdrix est ressuscitée.
Contre nous, maîtresse honnie
Tous nos dards ardents sont levés.
Tous nos dards ardents sont levés.
Entendez-vous dans nos montagnes
Rugir, Carabosse en dada
Qui vient, à coups de mort-aux-rats,
Polluer Morilles et lasagnes
Vos larmes, collégiens,
Vos larmes, collégiens
Séchons, séchons,
Qu’un chant très pur, abreuve nos oignons.

Mais tu penses bien que la maîtresse n’allait pas se laisser impressionner. Elle sauta sur sa canne et, poursuivant Alice, elle récitait :

"Vous chantiez, j’en suis fort aise,
Eh bien, dansez, maintenant !"

Alice comprit qu’il lui faudrait employer les grands moyens, pour ramener cette grande personne à la raison. Justement, un pêcheur passait par là. Il voulut bien prêter son filet à Alice qui emballa sa maîtresse dedans, en deux temps et peut-être trois mouvements. Ses rugissements ne purent l’en défaire.

Alice, bonne fille, lâcha alors sa perdrix ressuscitée qui, picoti, picota, grignota le filet, comme quoi :

"On a souvent besoin d’un, plus petit que soi"

Depuis, la maîtresse a compris qu’une perdrix vivante vaut mieux qu’une perdrix morte. Lors des leçons de dessin, la classe se transforme en volière. Les enfants poursuivent dans les airs les perdrix, leur crayon d’une main, la gomme dans l’autre, le cahier de dessin coincé entre leurs L.

Ils ont prêté des L à la maîtresse pour, qu’elle aussi, puisse voler : c’est pourquoi on a changé son nom de Mimi en Lili.

Quant à Alice, l’école lui a décerné, à la fin de l’année, le prix d’excellence : une jolie source, dans une merveilleuse oliveraie. C’est le prix La Fontaine. Elle peut y chanter la Marseillaise tous les 14 Juillet, en présence de Monsieur le Maire et du Président de la République.


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