Le Grand voyage

samedi 30 septembre 2017
par  Lucien Farhi
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Camille a dix ans. Pour les petites filles de la tribu des Loloka, c’est l’âge du grand voyage. Pas pour les petits garçons. Ils sont encore trop bêtes à ce moment pour qu’on puisse les lâcher seuls dans le vaste monde.

La veille au soir, la tribu s’est rassemblée à la source du Wawa. Il y a là Madame la Présidente, Monsieur son Secrétaire, la Chef des Gros Bras et autour d’eux, silencieuses, les Maîtresses d’Ecole. Les Artisans d’Armes ont délégué le Fabricant d’Arbalètes, les Agriculteurs le Roi des Pêchers. Mais comme ces derniers ne cessent de caqueter entre eux, la Présidente a été obligée de les faire mettre au piquet par la Chef des Gros Bras. Ils sont donc attachés, bâillonnés, mais peuvent quand même écouter ce qui se dit à la réunion, sans intervenir.

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Monsieur le Secrétaire présente son rapport : il était temps que Camille atteigne ses dix ans, elle était devenue insupportable ! Sa maman se plaignait : Camille faisait de la voltige sur ses lits superposés, grimpait aux branches plus haut et plus vite que son chat Clochette, bavardait comme une pie dès quatre heures du matin avec son perroquet. Son papa ne pouvait plus exercer en paix son métier de potier : Camille s’emparait de son tour et s’en servait comme d’un tourne-disques, l’assourdissant de musique techno. Du coup, les vases qui sortaient du tour avaient l’air de cordes à nœuds, les pots baillaient par des cloques disgracieuses, les théières ressemblaient à des soupières ventrues, les clients terrorisés s’enfuyaient à tire d’ailes sur leurs pirogues…

Les Maîtresses d’Ecole y vont de leur couplet : Camille connaît trop bien ses tables de multiplication, ça décourage ses compagnons ! La Chef des Gros Bras en rajoute : Camille règle la circulation à la sortie de l’école, à la place de ses troupes, les automobilistes ne veulent plus obéir qu’à cette gamine…

On détache les bâillons de l’Artisan d’Armes et de l’Agriculteur, mais on ne comprend rien à leur galimatias confus où il est question d’arbalètes qui poussent sur les arbres et de pêchers en forme de canons. La Présidente décide de leur faire remettre leurs mouchoirs dans la bouche après les avoir calmés en les aspergeant de l’eau glacée du Wawa : pourquoi Dieu a-t-il fait les hommes si bavards ? !

Bref, conclut l’assemblée, unanime, il est largement temps que Camille effectue le Grand Voyage.

I

Voici venu le moment du départ. Dans la cour, devant leur maison sur pilotis, les parents de Camille lui font leurs recommandations. Pris de remords, ils ont bien essayé de la retenir : sa maman lui a construit un trapèze à l’aide de poteaux EDF volés à la Centrale nucléaire du coin, son papa lui a offert une platine laser en bambous avec une pile de disques d’argile bio, il n’y a rien eu à faire, Camille a décidé qu’elle était assez grande pour courir le vaste monde : dix ans, c’est bien l’âge requis par la tribu, en avant donc !

Dans la pirogue, sur le Wawa, on a rangé les provisions pour le Grand Voyage : les tables de multiplication, le livre d’orthographe et de grammaire, les partitions de Techno, une musette de vers luisants pour s’éclairer en chemin. L’Agriculteur a fourni un pêcher en container, l’Artisan d’Armes une Arbalète en mie de pain. Les parents ont joint leur photographie de mariage. Clochette a le droit d’accompagner sa maîtresse, car c’est son garde du corps : il a son diplôme de Gros Bras. En revanche, le perroquet reste à terre : l’assemblée lui a interdit le voyage car on a peur que son bavardage brouille les communications radio de Camille avec la tribu des Loloka.

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Camille essuie une larme furtive : on a beau être une grande fille prête à toutes les aventures, en avoir assez d’être grondée par de grandes personnes qui ne comprennent rien à rien, savoir qu’à présent on est seule, ça n’est pas si facile que cela. Un moment, elle a envie de rentrer dans la maison, promettre de ne plus grimper à tort et à travers sur les lits superposés, de ne plus écouter de la Techno sur le tour. Mais Clochette a actionné la sirène de la pirogue. Camille prend une dernière photo de ses parents, au pied de la maison familiale sur ses pilotis : je vous l’enverrai par Internet quand je serai arrivée leur crie-t-elle avant d’embarquer…

Camille repousse la terre ferme de sa pagaie, le courant fouette la pirogue de toute sa force et c’est parti ! Déjà les parents ne sont plus que deux minuscules silhouettes sur la rive, qui agitent les bras. Camille branche sa radio et leur envoie son premier message en Techno : son papa se dépêche de l’enregistrer sur son tour et il en sort un magnifique pot à moutarde qui crache son contenu sur la nappe toutes les deux secondes. Formidable, dit-il, ça va faire les affaires des fabricants de moutarde, ils vont m’en acheter à la pelle !

La nuit est tombée sur le Wawa. Camille s’enveloppe dans son poncho. Bonne nuit perroquet, murmure-t-elle en direction de l’absent, mais seul le bruit du vent dans les branches lui répond. La pirogue glisse sans bruit, le silence, rien que le silence. Camille s’endort paisiblement, Clochette veille d’un œil, la patte sur l’arbalète.

II

Bonjour ! La pirogue s’est échouée au petit matin sur une plage où se balancent les cocotiers. De petits cochons noirs folâtrent, les pattes dans le Wawa, en poussant du groin les noix de coco tombées des arbres, dans l’espoir d’y découvrir une fente où insérer leurs canines. Autour de la pirogue, trois enfants rieurs mais silencieux surveillent les mouvements des voyageurs. Camille ouvre un œil, s’apprête à dégringoler des lits superposés et manque tomber à l’eau. Les enfants applaudissent : Tu es Camille ! On a entendu parler de toi. Mais vous, qui êtes vous, fait Camille ?

Trois, crie la plus âgée, Cinq reprend le second, Quinze termine la petite dernière. C’est une devinette pense Camille. Puis, pensant à sa table de multiplication : J’ai trouvé ! Trois fois cinq font quinze ! Ah non, fait l’aînée, la voilà qui parle comme nos parents, c’était bien la peine de guetter sa pirogue de si bon matin en espérant trouver une nouvelle amie. Trois fois cinq font quatorze, mademoiselle je-sais-tout !

Camille est bien embêtée. Elle ne peut tout de même pas laisser ces petits se tromper ainsi et, qui plus est, la traiter avec une pareille insolence, elle, la première de sa classe ! Trois fois cinq quatorze ! C’est une catastrophe… Camille lève le nez. Là haut, le soleil brille déjà comme un poisson doré dans un vase d’eau de mer. Curieux : elle aurait pensé qu’il se serait couvert d’un gros nuage pour ne pas voir des enfants tellement insoucieux des tables de multiplication. Conduisez-moi à vos parents, décide-t-elle.

Les enfants montent dans la pirogue. La petite troupe quitte les cocotiers. Un petit cours d’eau se jette dans le Wawa, que l’embarcation remonte. On passe sous un manguier. Le pêcher, dans son container, est jaloux de ses belles branches : laisse moi descendre à terre, supplie-t-il. Camille, bonne fille, laisse faire. On débarque le pêcher qui enlace aussitôt le manguier. Eh bien, c’est le coup de foudre s’exclame Camille. On te reprend au passage quand même lui jette-t-elle, mais l’arbre amoureux lui rit au nez : A tout pêcher miséricorde chante-t-il gaiement !

On est arrivés, clament les enfants. Le cours d’eau s’achève en une vasque remplie de poissons rouges. Côte à côte sur la rive, un jeune couple souriant aide Camille et les enfants à descendre. Clochette doit cependant rester à bord, prient-ils : sinon, les poissons rouges vont prendre peur. Ils expliquent : c’est notre gagne-pain, toutes les semaines nous en expédions un camion citerne à Paris, car la Mairie a décidé d’en repeupler la Seine.

Les parents se présentent : elle c’est Une, moi c’est Un. Ah bon, fait Camille, encore une devinette ? Pas du tout rétorquent-ils, nous nous sommes rencontrés par hasard, il y a quinze ans. Nous avions alors douze et dix ans respectivement, c’était au cours de notre Grand Voyage. Et nous avions en commun d’être fâchés avec la table de multiplication. Pour éviter de nous tromper, on a fait au plus simple : je l’ai appelée Une, elle m’a appelé Un. Puis, quand nous avons eu notre premier enfant, nous avons essayé de nous souvenir : Une fois Un, il nous semblait que ça faisait Trois. D’où le nom de notre aînée. Quand le second est arrivé, on ne pouvait plus lui donner le même nom. Nous avons décidé que désormais, Une fois Un ferait Cinq. Et plus tard, Quinze… C’est qu’entre-temps, Une avait retrouvé dans les bagages que les Loloka lui avaient donnés au moment de son départ une table de multiplication. Nous y avons lu que trois fois cinq faisaient quinze et nous nous sommes dit que c’était une bonne manière pour nos enfants de ne pas commettre les mêmes erreurs que nous. En pure perte : tu vois que, pour eux, trois fois cinq font quatorze… Pour nous aussi, d’ailleurs, parce que s’il fallait croire toutes les blagues qu’il y a dans les tables de multiplication…

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Camille ne savait plus que penser. Les trois enfants gazouillaient, les poissons rouges s’amusaient à faire des jets d’eau qui retombaient en une pluie rafraîchissante sur les bords de la vasque, les parents souriaient. On pouvait donc vivre en ignorant les tables de multiplication ?

Elle hésitait à poser la question et finalement s’y décida : Et… vous ne rentrerez pas à la tribu ? Une et Un se mirent à rire : Bien sûr que non, Camille, nous avons grandi, nous pensons différemment, nous vivons différemment. Et vous n’avez pas envie de revoir vos parents ? Bien sûr que oui, d’ailleurs de temps à autre nous leur envoyons Trois, Cinq ou Quinze mais les Maîtresses d’Ecole ont peur du mauvais exemple : si d’autres élèves se mettaient à compter de travers !

Camille contemplait tristement ses bagages : ainsi, on l’avait chargée des Tables de Multiplication pour rien ! Il y avait des gens qui s’en passaient – ou avaient les leurs propres ou différentes, ce qui revenait au même - et ne s’en portaient pas plus mal…

Elle remonta à bord de sa pirogue : elle devait poursuivre le Grand Voyage. Vous m’enverrez Trois, dès qu’elle aura dix ans à son tour, leur cria-t-elle. Je vous promets que je ne lui parlerai pas des Tables ! Les parents étaient émus : c’est une brave petite, dirent-ils à Trois, tu iras lui rendre visite quand tu seras grande, c’est promis.

Clochette fit faire demi tour à la pirogue. En rentrant, Camille récupéra, non sans mal, le pêcher. Il emportait avec lui, dans son container, une bouture de manguier-pêcher… Eh bien, tu n’as pas perdu ton temps, toi, lui dit Camille. Le pêcher ne répondit rien. Il avait des larmes plein les pêches. Mais il avait pris l’adresse du manguier et avait l’intention de lui donner de ses nouvelles en confiant au vent les messages qu’il écrirait sur ses feuilles.

III

Ils reprirent leur voyage. Sur les rapides du Wawa des crocodiles surfaient. Ils ouvraient grandes leurs gueules, dans l’espoir de happer un passager. Mais Clochette leur tirait à l’arbalète des noyaux de pêche fournis par son compagnon. Les crocodiles les avalaient gloutonnement. Il leur poussait alors un pêcher dans l’estomac, dont les branches émergeaient de leurs mâchoires. Du coup, les vilaines bêtes ne pouvaient plus refermer la gueule et nos voyageurs purent ainsi traverser sans encombre cette passe dangereuse.

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Le soir tombait quand, au détour d’un méandre, le Wawa disparut dans une grotte. Camille n’eut pas le temps de freiner, la pirogue s’engouffrait déjà dans la brèche. Vite Clochette, allume les vers luisants crie Camille. Le bateau était à présent tout illuminé, on aurait dit un bateau-Mouche sur la Seine. Tiens, la Tour Eiffel, s’exclame Camille. Effectivement, un ascenseur est en train de dévaler une gigantesque colonne de stalactites. A son bord, un liftier dont la casquette porte en lettres d’or la mention : Ascenseur des Paresseux.

Camille saute prestement sur la grève, au pied de la Tour Eiffel. Le liftier lui ouvre cérémonieusement la porte. Mais Camille dédaigne l’offre. Je suis championne de corde à nœuds, lui apprend elle. Il hausse les épaules mais Clochette le rappelle : moi je suis un chat paresseux, tu peux me prendre à bord. Pendant ce temps, Camille s’est lancée à l’assaut de la colonne. A la soixante quinzième assiette, essoufflée, elle s’arrête dans le vide. A ce moment l’ascenseur lui passe sous le nez. Ah, c’est plus haut que mes lits superposés, ce machin, se dit Camille. Mais c’est trop tard… Elle reprend l’ascension mais elle est tellement fatiguée qu’elle manque tomber dans le vide.

Heureusement que quelqu’un guettait tout là haut. Tenez vous bien Mademoiselle Camille, je vous envoie de l’aide. Et voilà qu’une vanne s’abaisse, isolant le Wawa comme le ferait une écluse. L’eau se met à monter à toute allure. Bientôt la pirogue est au niveau de Camille. Elle s’y accroche, l’eau monte encore et elle se trouve doucement déposée au sommet de la Tour Eiffel.

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Un vieux monsieur à barbe rouge l’y attend. Alors Camille, on ne fait plus autant la maligne, à présent ? Camille est vexée. Elle, la championne de la grimpette toutes catégories, prise en défaut ! Peuh, dit-elle, ta corde à nœuds était glissante, ce n’était pas de jeu… Le vieux monsieur ne se démonte pas. Si tu veux, je peux la sécher et je te laisse recommencer. Bon ça va, bougonne Camille, tu as gagné, je renonce.

Alors viens, je vais te présenter aux Paresseux. Et il introduit Camille dans une vaste prairie où paressent les Paresseux. On en voit partout d’étendus, en train de composer des vers, des chansons, boire des jus de fruits, plaisanter. Comment, dit Camille au vieux monsieur, ils ne font rien, ils restent étendus là, comme ça ? Peut-être pas tout le temps, lui répond-il, peut-être seulement de temps à autre, entre deux tâches.

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Camille ouvre de grands yeux : elle qui n’arrête jamais ! Et à quoi cela sert-il de se reposer ? Moi, je saute des tables de multiplication à la corde à nœuds, de l’orthographe à la Techno… Et tu n’as pas l’idée que tu pourrais dessiner, peindre, écrire, jouer de la musique ? Camille réfléchit, baisse la tête. J’aimerais jouer du banjo, fait-elle.

IV

Elle n’a jamais su comment c’était arrivé mais elle s’est trouvée au milieu des autres, allongée dans la prairie. Autour d’elle, on battait la mesure. Elle avait un banjo entre les mains et déjà elle en tirait des accords. Elle se sentait bien. Elle demanda à son pêcher de lui prêter une de ses feuilles et elle écrivit :

VIV LEZ VAKANSSE, ADYEU LEZ PENITANSSE.

Puis elle passa la feuille au scanner et l’envoya par Internet à ses Maîtresses d’Ecole.

V

Les années ont passé. Camille ne joue plus du banjo… mais du violon : son séjour chez les paresseux l’a transformée de mathématicienne en musicienne de grand renom (on m’a dit que musique et math, c’était kif-kif, mais en plus rigolo, pour la musique. Il faudra que j’essaie un jour. Le problème est que je suis un peu brouillé avec les math : je confonds les tables avec les fables…).
Camille, elle, enchaîne à présent les tournées comme l’enchaînent à sa tâche les colliers, offerts par ses admirateurs. Loin de ses amis, les paresseux, les soirs de grande fatigue, elle repense alors à son Grand Voyage et se demande si elle a bien tout compris au film ?


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