Colporteurs

dimanche 14 juin 2015
par  Lucien Farhi
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Quand mon père partait en tournée pour placer les produits du Comptoir Philanthropique du Levant, il avait coutume d’emmener avec lui le Stagiaire grec. Non que celui-ci lui fût d’une utilité directe, mais c’était comme se livrer à une partie de billard à plusieurs bandes.

L’objectif de mon père était simple, quoique difficile à réaliser. Placer les produits du Comptoir Philanthropique du Levant auprès de paysans coupés de toute civilisation digne de ce nom par une ou plusieurs journées de montée à dos de mulet, sur des marches escarpées de pierres tellement dévorées par le soleil, que les pauvres bêtes hésitaient à poser le sabot, de peur d’en voir le fer rougir au bout de quelques foulées. Mais le pire était encore à venir, car comment persuader ces montagnards solitaires qui, si disjoints qu’ils fussent du monde de l’artifice de par l’abondance des neiges d’hiver, succédant à l’enfer des sentiers brûlants de l’été, ne l’étaient pas suffisamment pour n’avoir entendu monter jusqu’à eux la rumeur des villes peuplées d’âmes uniquement intéressées à l’escroquerie de leur prochain, comment donc les persuader que rien, absolument rien, parmi ces onguents, ces poudres et autres sirops dont les appellations dansaient en lettres d’or sur leurs emballages polychromes, rien n’était à vendre et tout à donner ?

Pouvait-on sérieusement croire à la pertinence, l’adéquation, l’efficacité des produits que l’on vous donnait, sans la moindre monnaie d’échange ? Ma grand-mère, née au sein de ces montagnes frustes n’avait-elle pas coutume de solennellement déclarer : "Ce qui est cher est bon marché.", identifiant ainsi de manière définitivement irréfutable cherté et qualité ? D’où, toujours en ces âmes simples, l’acceptation aveugle de la proposition fallacieusement réciproque : les produits offerts, donnés, répandus à pleines mains dans une parfaite gratuité par mon père étaient forcément des produits inefficaces, inadéquats, impertinents.

Pendant des années, il s’obstina. pendant des années il dut s’en retourner bredouille, sa charrette pleine au départ et plus lourde encore au retour, du poids accru de ses désillusions. Jusqu’au jour où il emmena avec lui le Stagiaire grec. Je ne sais si ce dernier avait déjà son plan derrière la tête ou si, à travers les lectures de Maupassant auxquelles il s’astreignait assidûment pour perfectionner son français hésitant, il se figurait les expéditions de mon père comme celles d’un paysan allant vendre ses bêtes dans une foire de Normandie. Mon père, désireux peut-être de se distraire d’une tristesse qu’il savait devoir ramener inévitablement avec lui, consentit à le prendre sur sa charrette. Après tout, les paysans pourraient-ils témoigner à l’égard du curieux animal qu’il leur apportait un intérêt susceptible d’abaisser inopinément les barrières opiniâtres qu’ils s’obstinaient à placer en travers du bienfaiteur de l’humanité qu’il était ?

La charrette dételée au pied de la pente, nos voyageurs avaient gravi le sentier menant, par les falaises, au village fixé comme but pour la première étape de l’expédition, pressant le pas de leurs mulets au dos desquels était arrimé le riche échantillon de tous les produits du Comptoir Philanthropique du Levant. Il y avait là, les crèmes contre les tâches de rousseur qui rendaient pareil à la lune le teint des jeunes mariées, les eaux de toilette dévoreuses de verrues, les pilules indispensables aux retours d’amour des amants infidèles, les insecticides capables d’effacer les traces indésirables des tournées sentimentales illégitimes et bien d’autres encore dont j’ai perdu le souvenir.

Pendant cette ascension effectuée pour une fois à la fraîcheur du soir, première étape d’un long voyage destinée à une mise en jambes, le Stagiaire grec avait-il eu le loisir de ruminer son existence solitaire ? S’était-il souvenu des premières soirées de liberté, à Salonique - quand l’amnistie l’avait extrait des geôles où les Anglais l’avaient emprisonné, au sortir de la Résistance et, qu’après ces longues années de bagne sans femme, il jetait dans les rues, sur les couples qui passaient joyeux, insouciants, enlacés, non pas vraiment sur les couples, non pas sur la femme mais sur l’homme, oui, sur l’homme seul, un regard à la fois meurtrier et interrogatif, qui criait : "Pourquoi lui, qu’a-t-il de plus que moi, pourquoi pas moi ?" Cette obsession le taraudait dans notre cité où la tendresse de sa sœur, mariée à l’un de nos concitoyens, l’avait attirée, mais où les beautés orientales se révélaient bien plus farouchement gardées qu’elles ne l’étaient dans sa Macédoine natale.

A leur arrivée sur la place du village, tout avait commencé comme à l’accoutumée : hommes impassibles, femmes aux yeux baissés, enfants malintentionnés, animaux maussades s’étaient regroupés, sans se départir de leur air éternellement mi-boudeur, mi-résigné, autour des deux mulets étonnés d’être si vite arrivés et qui consultaient mon père de leur regard pensif et doux.

C’est alors qu’était intervenu le Stagiaire grec. Il n’avait pas demandé l’avis de mon père pour s’écarter, lui remettant paisiblement la bride du mulet dont il avait la charge tout en lui faisant signe de poursuivre sa palabre et, tranquillement, s’était enfoncé dans les allées poussiéreuses du village. Et voilà qu’une femme, après avoir jeté un coup d’œil interrogateur à son époux qui semblait avoir acquiescé d’un imperceptible mouvement de la paupière - c’est Père qui nous l’a raconté à son retour : "Est-ce croyable, il lui faisait manifestement savoir, dans ce langage silencieux qui est, j’en suis sûr, le seul qu’échangent entre eux ces êtres taciturnes dans cette montagne désolée où parler plus haut que chuchoter doit être incongru, interdit, banni, il lui faisait savoir qu’elle pouvait quitter sans crainte l’assemblée, oui, qu’elle pouvait suivre dans sa marche déliée le stagiaire au profil de pâtre grec.

Peu après, un quart d’heure peut-être, une seconde s’en était allée, sur les traces de la première. Et ainsi de suite, c’est tout le groupe des femmes, tel un chœur antique, qui s’était enfui, au signe répété de la paupière d’un homme, et puis d’un autre, et puis d’un autre encore.

Mon père avait patienté. Et effectivement, la dernière femme partie, un homme hocha la tête. Il en fut de même, avec chacun des hommes présents. Mon père sut alors que l’échange était agréé.

Quand le Stagiaire grec s’en revint, la nuit était avancée, la lune souriait dans le regard des femmes qui chantaient doucement. Pour la première fois, mon père entendit autre chose dans le village que l’écho d’un silence chagrin.

Depuis lors ils parcourent tous deux, sans se lasser, les sentiers muletiers brûlés d’innombrables soleils. Quand tombe le soir sur les villages consolés, la lune sourit dans les yeux des femmes, le Stagiaire grec s’endort paisiblement, comme un enfant, oublieux des geôles de son ingrate patrie, tandis que mon père, dans la nuit qui pâlit, se berce de ses bienfaits.

Et tous les ans, à la veille de la rentrée scolaire, quand le Stagiaire grec nous quitte pour revêtir l’uniforme d’élève de première année de Philanthropie, mon père boucle sa valise et s’en va chercher, à la sortie des bagnes de l’Attique ou de Macédoine, son prochain stagiaire.


Les années ont passé. En pèlerinage à Salonique, j’interroge l’ombre de mon ancien condisciple :
« Que diable se passait-il entre eux, je veux dire entre lui, ces hommes, ces femmes ? »

Rencontre stupéfiante, improbable, impensable, sur un arrière-plan de passivité des pères, maris, frères, parfaitement inimaginable dans ces contrées au sang chaud prêt à jaillir, se répandre, être répandu, généreusement, sans compter – quand on aime, on ne compte pas. Souvenir encore cuisant des morsures de jalousie mêlées de soulagement à retrouver intacts nos voyageurs fourbus, mais heureux. Mystère irritant dont j’avais vainement cherché la clé dans les hiéroglyphes indéchiffrables dont mon père garnissait ses comptes-rendus d’expédition.

Et l’ombre : « On parlait. Je racontais – la Sanseverina, ses amours –, et… ».
« Et puis ? »
« Elles me questionnaient ».
« Et encore ? ».
« Je leur répondais ».
« Et alors ? ».
« C’était leur tour. J’écoutais ».
« C’est tout ? ».
« Oui, c’est tout ».


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