La Stratégie du choc de Naomi Klein, note de lecture de Chandra Covindassamy

jeudi 9 avril 2020
par  Outils du soin
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LA STRATÉGIE DU CHOC

La situation actuelle (avril 2020) était proprement inimaginable en janvier 2020.

Le sentiment d’une impréparation, voire d’une incurie des pouvoirs publics face à une épidémie somme toute très prévisible, pousse à une attitude de « chacun pour soi » alimentée par le confinement et une impression d’improvisation.
Cependant de nombreuses initiatives locales voire personnelles témoignent que solidarité et fraternité ne sont pas que des mots.
Mais la presse fait état de rafles de masques de protection et de matériel médical dans des usines ou des entrepôts par le plus offrant.
On pourrait considérer qu’il ne s’agit que de la loi de l’offre et de la demande qui préside aussi au fonctionnement “ normal ” des marchés et de la Bourse.
On voit aussi apparaître sous couleur de lutter contre l’épidémie une remise en cause du droit du travail et des lois liberticides. François Heisbourg propose le néologisme de « coronadictature » pour qualifier le régime que Viktor Orban veut instaurer en Hongrie. Personne ne peut garantir que ce « modèle » ne contamine pas d’autres pays. La tentation pourrait être grande.
L’enjeu, pour le moment, n’est pas de façon prioritaire de dénoncer et exiger des comptes des responsables, ce qui ne ferait qu’alimenter des fantasmes complotistes, ce sera à faire en son temps. Mais il s’agit de réfléchir, d’imaginer et de mettre en œuvre des actes qui permettront de s’affranchir d’un système qui a conduit à un tel désastre. Si l’épidémie d’une maladie dont la gravité est modérée (ce n’est pas Ebola), conduit à un tel bouleversement, on ne peut que conclure que ce système est sérieusement gangréné.
Au cours des 50 dernières années les “ crises ” ont pratiquement toujours conduit à des situations de restrictions des libertés, d’attaques contre les droits du travail, de restrictions catastrophiques des systèmes de santé et d’exacerbation des inégalités. De plus se profile le spectre d’une société de surveillance à côté de laquelle 1984 de G. Orwel ne serait que de l’amateurisme.

Dans ce contexte, le livre de Naomi Klein La Stratégie du choc, la montée d’un capitalisme du désastre publié en 2007, avant le krach des subprimes, est d’une remarquable actualité.

Voici une note de lecture rédigée à l’époque.

La Stratégie du choc

* La montée d’un capitalisme du désastre Naomi Klein

Traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint Martin et Paul Gagné
Éditions Leméac / Actes Sud 2007

Ce livre précis t très documenté, par moments un peu foisonnant, mais dont la lecture est très agréable, couvre la période allant de 1950 à 2007, c’est-à-dire pour les événements historiques depuis le coup d’État de la CIA en Iran contre le gouvernement de Mossadegh (coupable d’avoir nationalisé le pétrole), au tsunami de l’océan Indien le 26 décembre 2004.
Cette période a été marquée par la montée irrésistible de ce que l’on appelle mondialisation et par l’émergence d’un nouveau type de capitalisme : « le capitalisme du désastre. »
À propos d’épisodes aussi différents que les coups d’États en Amérique du Sud des années 1970, la situation en Grande-Bretagne des années Thatcher, la crise du mouvement Solidarité en Pologne, le massacre de la place Tienanmen, la construction entravée de l’Afrique du Sud post apartheid, la Russie de Boris Eltsine, la thérapie de choc aux États-Unis des années Reagan, la crise économique de l’Asie du sud-est, la guerre d’Irak, le tsunami de 2004 et l’ouragan Katrina, Naomi Klein décrit et analyse le déploiement d’une stratégie qui tire partie de la désorganisation mais produit des profits financiers. La mise en lumière de l’origine double de cette stratégie est un des points majeurs de l’ouvrage.

D’une part les travaux de Donald Ewen Cameron psychiatre à l’Alliance Memorial Institute de l’université Mc Gill de Montréal s’appuyant sur une conception selon laquelle traiter des patients consistait à les débarrasser de leurs idées pathologiques : faire table rase, créer un état de choc en utilisant des psychotropes à doses massives, le LSD et surtout des électrochocs très nombreux et rapprochés, puis reconstruire le psychisme du patient par la suggestion. Ces pratiques ont duré de 1950 à 1963, subventionnées par la CIA qui s’intéressait au « lavage de cerveau » que les soldats américains faits prisonniers pendant la guerre de Corée étaient censés avoir subi. Des manuels encore en vigueur dans cette agence sont basés sur ces travaux.
Les études réalisées lorsque les anciens « patients » ont demandé des dédommagements ont révélé que pour les trois quarts d’entre eux le « traitement » avait aggravé leur état. Mais à l’époque le Dr Ewen Cameron jouissait d’un grand prestige, il avait présidé l’Association Internationale de Psychiatrie.

L’autre origine est constituée par les travaux de l’économiste Milton Friedman et l’École de Chicago. Cette école de pensée démontre avec une grande logique et des modèles mathématiques convaincants que l’intervention de l’État dans l’économie conduit immanquablement à diminuer la richesse (financière) produite. De cette théorie découle le « consensus de Washington » : privatisation des sociétés d’État, déréglementation ou libre-échange et réduction drastique des dépenses gouvernementales (notamment éducation, santé et protection sociale). La répartition des richesses ainsi produites doit se faire naturellement, les dépenses des riches finissent par profiter aux pauvres et l’enrichissement est général, c’est le principe de « percolation » ou ruissellement. Ce qui est promis à chacun est la liberté individuelle.
Pour l’École de Chicago, leur principal adversaire n’était pas les régimes communistes qui eux aussi s’appuyaient sur un modèle d’organisation économique cohérent mais bien plus les gouvernements « développementalistes » du tiers-monde qui se référaient plutôt à Keynes. Dans les années 1950, les pays non-alignés avaient un certain poids et deux gouvernements dont les projets pouvaient mettre à mal les intérêts d’entreprises américaines furent renversés par des coups d’État, en Iran et au Guatemala, fomentés selon une méthode ancienne : intervention de l’armée et annulation des projets litigieux.

La situation était plus compliquée dans les pays du cône sud de l’Amérique : Argentine, Chili, Uruguay et une partie du Brésil où une classe moyenne apparaissait ainsi qu’une certaine réduction des inégalités au prix d’une limitation des profits des sociétés américaines et européennes du fait de mesures protectionnistes et d’augmentations des salaires. Un programme pour « changer la formation des hommes et influer sur leur éducation » fut mis sur pied par l’Administration de coopération internationale des États-Unis, l’université catholique de Santiago et l’université de Chicago. À partir de 1956, cent étudiants chiliens reçurent des bourses du gouvernement américain et de fondations privées pour être formés à Chicago.
Un des responsables du projet qualifiait les systèmes d’éducation et de santé du Chili (les meilleurs du continent à l’époque) « d’absurdes tentatives de la part de pays sous-développés de vivre au-dessus de leurs moyens ». Les étudiants devenaient des ambassadeurs enthousiastes des idées néo-libérales, des franchises de l’École de Chicago furent ouvertes en Argentine et en Colombie. Malgré ces efforts, les élections de 1970 amenèrent Salvador Allende au pouvoir.

C’est le coup d’État du 11 septembre 1973 après des manœuvres de déstabilisation économique qui marqua le début de la pratique du choc appliqué à une population pour imposer des réformes économiques. Mesures militaires, policières (disparitions, tortures), augmentation des prix des denrées de première nécessité, licenciements massifs dans les entreprises publiques de façon à ce que la population choquée ne puisse pas réagir.
Avec des variantes, ce schéma a été appliqué en Argentine, au Brésil, en Uruguay et ensuite en Bolivie. Dans ces traitements de choc, la torture tenait une place importante, non pas tant pour obtenir des renseignements (jamais fiables quand obtenus par la force) mais pour essayer de briser psychiquement les opposants à l’image des pratiques du Dr Cameron, et surtout terroriser le reste de la population.
Milton Friedman apparentait son rôle au Chili à celui d’un médecin offrant « des conseils médicaux, techniques afin d’enrayer la peste - la peste de l’inflation ».
En 1976 il reçut le prix Nobel d’économie pour ses travaux portant sur la relation entre inflation et chômage. L’année suivante, c’est Amnesty International qui recevait le prix Nobel de la paix pour la dénonciation des violations des droits de l’homme au Chili et en Argentine. Même si ces deux prix sont décernés par des comités différents dans deux villes différentes, cela a pu contribuer à accréditer l’idée selon laquelle il fallait dénoncer les tortures, mais que le traitement de choc était une entreprise louable.
Pour Naomi Klein « le refus d’établir un lien entre l’appareil responsable de la terreur d’État et le projet idéologique qui le soutenait est une caractéristique de presque toute la documentation relative à la défense des droits de l’homme produite durant cette période ».

La stratégie du choc a eu lieu dans bien d’autres pays, en Pologne, en Russie, en Chine. Boris Eltsine et Deng Xiaoping ont été très influencés par l’École de Chicago. Le prix payé par les populations a été particulièrement lourd en Russie, mais les profits des plus substantiels pour un petit nombre.
En Grande-Bretagne, Margaret Thatcher qui appréciait les succès économiques de Pinochet utilisa habilement la guerre des Malouines en 1982 et le mouvement nationaliste qu’elle avait suscité pour étouffer la grève des mineurs et lancer une vague effrénée de privatisations.

Il est aussi des cas où le choc a été créé de façon quasiment délibérée. En 1997 dans l’Asie du Sud-Est (Thaïlande, Corée du Sud, Malaisie Philippines), à la suite d’une panique financière disproportionnée avec la situation réelle, le refus de toute aide financière par le FMI et le Trésor des États-Unis eut pour effet de permettre à des sociétés multinationales d’acheter à bas prix des centaines de marques de pays de l’Asie. Les politiques d’austérité adoptées conduisirent à une paupérisation massive de la population, contraignant notamment de nombreuses jeunes thaïlandaises à la prostitution.

En Afrique du Sud, à la chute du régime de l’apartheid, à côté et indépendamment des discussions sur l’organisation politique du nouveau pouvoir, des discussions techniques portant exclusivement sur l’économie conduisirent les négociateurs de l’ANC à renoncer à leur projet de nationaliser les ressources naturelles et à devoir endosser une partie des dettes de l’ancien régime (40% de la dette du pays est constituée par la provision des fonds pour les retraites des anciens fonctionnaires de l’apartheid).

Naomi Klein montre comment pendant la guerre d’Irak ce qui a pu sembler des erreurs politiques ou stratégiques se sont révélées être la source de profits énormes pour les sociétés à qui le gouvernement américain avait sous-traité l’administration et la reconstruction du pays comme Halliburton, Bechtel ou KPMG et aussi la sécurité comme la célèbre société Black-waters.

C’est aussi ce qui s’est passé après le passage de l’ouragan Katrina où des quartiers entiers de la Nouvelle-Orléans, débarrassés de leurs habitants pauvres devaient être livrés aux promoteurs. Le système éducatif, lui a été transformé en quelques mois avec la fermeture de plus de la moitié des écoles publiques, l’ouverture d’écoles privées et l’octroi aux parents de bons d’études pour qu’ils puissent y inscrire leurs enfants.

Au Sri Lanka, le passage du tsunami a été l’occasion pour les pouvoirs publics et les promoteurs de mettre à exécution des projets d’aménagement du littoral pour des touristes fortunés. Les pêcheurs avaient été chassés des plages par les nouvelles réglementations qui imposaient plusieurs centaines de mètres entre le bord de mer et les habitations. Curieusement ces réglementations ne s’appliquaient pas aux hôtels. Une bonne partie de l‘argent versé pour venir en aide aux populations sinistrées a ainsi été utilisée pour l’aménagement du littoral pour touristes au motif que ces équipements contribueraient à la richesse de tout le pays.

Au travers de ces multiples exemples, un nouveau type de gouvernement se dessine, un gouvernement « coquille vide » qui à l’instar de la firme Nike sous-traite toutes ses activités à des entreprises spécialisées, l’État, lui-même, n’étant plus en mesure d’assurer ni même d’organiser les secours en cas de catastrophe.
Ainsi émerge un " capitalisme du désastre " fait d’entreprises spécialisées dans la sécurité, l’évacuation, les soins (début 2007 l’entreprise d’armement Lockheed – Martin a commencé à acquérir des entreprises de santé). Dans ce domaine des entreprises israéliennes bénéficient d’un savoir-faire reconnu.

Les gouvernements tendent à devenir des prolongements des entreprises multinationales. Dick Cheyney et Donald Rumsfeld notamment peuvent être considérés comme des proto-capitalistes du désastre. Ce dernier en tant que PDG de la multinationale pharmaceutique et chimique Searle Pharmaceutical mit à profit ses contacts politiques pour obtenir l’homologation d’un produit controversé : l’aspartame. En 1997 il était président du conseil de l’entreprise biotechnologique Gilead Sciences qui fit breveter le Tamiflu massivement acheté par l’armée américaine lors de l’épidémie de grippe aviaire.

Naomi Klein termine son livre en indiquant que face à la progression de bulldozer de la libéralisation économique à outrance, un premier coup d’arrêt a été donné en 1999 lors de la conférence de l’OMC à Seattle. Plus récemment, la façon avec laquelle la population de l’Argentine a fait face au krach économique a permis au président Nestor Kirchner de refuser de passer un nouvel accord avec le FMI. Le refus de la population du Liban de se soumettre aux conditions que les puissances occidentales voulaient imposer pour la reconstruction du pays, la réappropriation par les pêcheurs thaïlandais de certaines portions du littoral laisse penser que des populations qui ont déjà eu l’expérience de chocs seraient à même de mieux y résister par la suite car plus capables d’organisation collective.

Le propos majeur de ce livre est de mettre en lumière les perspectives redoutables d’un système où la liberté individuelle (rabattue sur une vision étroite de l’économie) conduit à exacerber les différences et les conflits, système qui ne peut être arrêté que par un tout autre système où le collectif est le garant de l’égalité de chacun.

Chandra Covindassamy

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