Comment l’Occident a détruit le système de santé grec

lundi 13 juillet 2015
par  Lucien Farhi
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Cet article a été publié le 24 juin 2012 sur le site de Pratiques. On sait ce qu’il en est advenu depuis...

Ce n’est plus un scoop : le système sanitaire grec est progressivement ramené à celui d’un pays du tiers monde, les ONG caritatives prenant le relais d’un réseau hospitalier mis à mal par 40% de restrictions budgétaires, privé de médicaments, pansements, matériel chirurgical. 25 à 30% des personnes qui se présentent dans les hôpitaux sont refusées. Parallèlement, on observe en un an une augmentation de 20% des usages d’héroïne, 54% des infections par le VIH, 17% du taux de suicides.

Pour autant, à suivre les réactions des media, la cause est entendue, ces gens-là n’auraient que ce qu’ils méritent : nous, « vrais » Européens, aurions affaire à un peuple de parasites, menteurs, fraudeurs, paresseux. Leur faire la charité de les conserver à bord de notre honorable bateau, fut-ce comme nos domestiques ? Peut-être, mais alors, qu’ils montrent patte blanche. Mme Merkel s’y est employée, laissant clairement entendre que l’aumône était conditionnée par leur vote pour les partis de droite ; les radios, les journaux, les télés, pas seulement en Allemagne, mais aussi dans le très socialiste pays de François Hollande, y compris nos media publics, lui ont emboité le pas, matraquant au fil des bulletins d’information que voter pour un parti clairement de gauche serait, pour les Grecs, choisir de quitter la zone euro, si ce n’est l’UE. Est-il utile de rappeler que ledit parti de la gauche radicale n’a jamais parlé de quitter la zone euro, mais seulement de renégocier les termes de l’aide financière européenne, ce qui vient d’être accordé sans coup férir au gouvernement de droite espagnol ?

Face à cette situation, des tags récents ont fleuri à Athènes : « Non au 4ème Reich allemand ». Dérapages ? Sans doute car, sans exonérer l’Allemagne du paiement de dommages de guerre évalués entre 80 et 160 milliards d’€ et jamais acquittés, la posture critique allemande d’aujourd’hui n’a rien à voir avec le hitlérisme du 3ème Reich. .De plus, c’est faire bon marché de la responsabilité de l’ensemble des puissances occidentales et même de l’URSS, comme on le verra plus bas, dans la naissance de cet appauvrissement, responsabilité occultée par l’écran commode d’un peuple dont elles n’ont eu de cesse de dénoncer la légèreté, tout en vantant leur propre exemplarité. Car, enfin, où se situe la racine du mal ?

Pour y voir plus clair, une incursion dans l’Histoire récente, n’est pas sans intérêt. Qui se souvient qu’en 1940 Mussolini attaquait la Grèce, que celle-ci lui résistait victorieusement, contraignant l’Allemagne hitlérienne à lui prêter main-forte et occuper le pays. Qui se souvient que les Grecs ont payé cette occupation d’une famine qui, au cours des années 41 et 42 a fait 300 000 victimes ? C’est de ce tremplin qu’est alors née une résistance grecque qui, avec la yougoslave, a été la seule, sur le continent européen occupé, à opposer à l’occupant une force militaire organisée à l’intérieur du pays, appuyée sur un soulèvement populaire général, et finalement une armée de 30 000 à 50 000 combattants, dont 10 000 femmes, résistance qui, dès fin 1943, contrôlait l’ensemble du pays, sauf Athènes et Salonique, mettant en œuvre des réformes sociales, économiques et éducatives sur tout ce territoire.
Cette force avait contre elle, essentiellement, d’être encadrée par les communistes. Cela contrevenait à un appendice secret des accords de Yalta, par lequel la Russie échangeait avec l’Angleterre le contrôle de la Roumanie contre celui de la Grèce. La suite est connue : avec l’accord tacite des Soviétiques, intervention militaire anglaise fin 1944, en appui aux forces de droite, avec chars et infanterie, relais pris par les Américains en 1947, défection du soutien yougoslave en 1949, suite à la sécession titiste, reddition des dernières troupes communistes la même année. Bilan de cette guerre civile : 150 000 morts (pour un pays d’alors 7 millions d’habitants), des dizaines de milliers de déportés dans les îles, pendant des années, l’adhésion à l’OTAN, la concession de bases militaires aux Etats-Unis.
Et, depuis, une histoire chaotique, alternant une dictature militaire fasciste de 1967 à 1974, avec un régime, certes démocratique, mais corrompu, clientéliste, à l’abri duquel les armateurs pétroliers ont placé en toute impunité leurs revenus dans les paradis fiscaux – 280 milliards d’€ abrités dans les banques suisses, mais celles-ci démentent… – et l’église orthodoxe, le second propriétaire foncier du pays, est exonérée d’impôts, cependant que les prêtres étaient – et continuent d’être – toujours payés par l’Education nationale.

Cerise sur le gâteau : la Grèce, avec 3% du PIB consacré aux dépenses militaires, est le pays de l’OTAN dont ce ratio est le plus élevé après les États-Unis. C’est le 5ème importateur mondial de munitions de guerre, le 1er importateur d’armes de l’UE, le 3ème client par importance de l’industrie de la défense française. L’Allemagne n’est pas en reste, qui exporte en Grèce encore plus d’armes que la France. La presse allemande, elle-même, dénonce des tractations visant à conditionner l’aide européenne au remboursement prioritaire des crédits militaires allemands et français…

Pendant ce temps, la pression s’accentue sur le système de santé : 1 milliard d’€ de plus d’économies exigées par les créanciers (contre 320 millions, seulement, pour les dépenses militaires…)

Tel est le contexte. Un régime mis en place par nous-mêmes, Occidentaux, au lendemain de la seconde guerre mondiale, sous le signe de la violence et de l’argent. Un régime qui a parasité son propre peuple pendant plus de soixante ans. Un régime qui, pour se maintenir, a fait du clientélisme son arme de dernier recours et, pour le financer, obéré l’avenir de ses enfants et détruit la santé de ses concitoyens, en endettant à mort son pays. Le tout, avec la complicité des banques et des exportateurs d’armes du même Occident. Ce pays à qui, l’heure des comptes ayant sonné, nous, toujours les mêmes Occidentaux, réclamons, tels Shylock, le prix du sang : paiement d’une dette contractée entre maffiosi, qu’autant les Grecs que nous mêmes, avons placés à la tête de nos pays respectifs.

Références

1. Histoire : Guerre mondiale 1939-1945 et Guerre civile 1945-1949

2. Dépenses militaires

3. Dépenses de santé


Commentaires

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mercredi 15 juillet 2015 à 14h52 - par  Martine Lalande

Merci pour ce rappel historique. Dans la même veine, un article dans le dernier numéro de Vacarme (72, été 2015) revient sur "le cas grec", et l’histoire de ce pays qui est une suite de situations d’oppression par des puissances étrangères, européennes (de l’empire ottoman au Royaume-Uni) et américaine (étant donné la situation géopolitique de la Grèce), empêchant toute indépendance et développement démocratique de ce pays, qui a vécu plusieurs coups d’état et est "né endetté" sans avoir " jamais connu un développement économique lui permettant d’affirmer une pleine et entière souveraineté politique". L’auteur de l’article croit au pouvoir du peuple grec de "prendre ses affaires en mains et engager pour la première fois de son histoire un modèle de développement correspondant à ses besoins." Cet article encore optimiste résonne douloureusement face à l’actualité d’un accord européen qui met la Grèce sous le joug des créanciers, au mépris du refus de l’austérité par son peuple. Quelles seront les conséquences de cet appauvrissement programmé sur l’état de santé de la population ?

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