Rousseurs

dimanche 26 juillet 2015
par  Lucien Farhi
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Au Comptoir Philanthropique du Levant, que dirigeait mon père, j’étais chargé de la tenue des stocks. Cette tâche convenait à mon statut de débutant dans le métier. De surcroît, elle s’accordait à merveille avec la tendance irrépressible à la rêverie, que nourrissait l’adolescent que j’étais.

Sous le prétexte d’inventaires interminables et minutieux, je m’enfermais dans les caves du Comptoir, que plus personne n’avait visitées depuis la fin de l’empire ottoman, arpentais des dédales de placards et d’étagères, fouinais dans les tiroirs, sachets et bocaux, m’enivrais de l’odeur des élixirs et des teintures, me barbouillais de crèmes, éternuais parmi les poudres et les aphrodisiaques.

L’Orient de Sindbad déferlait à mes pieds. Je m’asseyais par terre, la tête reposant sur mes genoux, que j’entourais de mes bras, et laissais les génies, échappés de bouteilles poussiéreuses, me guider dans les cavernes gardées de dragons venimeux. Je livrais des combats héroïques, pour accéder aux seins d’ineffables odalisques, à qui je faisais l’hommage des trésors cosmétiques du Comptoir.

Mon père était au fait de mes errements. Le plus étrange est que j’aurais juré, quand il me faisait reproche de la longueur de mes expéditions, qu’un éclair malicieux illuminait son regard. Je n’étais point sûr, alors, qu’il réprouvât ces rêveries. Peut-être pensait-il qu’elles étaient nécessaire à l’édification de la cosmétique des temps futurs, celle qui assurerait la permanence d’une Philanthropie mise au service de la beauté, quand le temps serait venu, pour lui, de passer le relais ?

Cela ne le détournait pas de veiller à ce que je lui fisse un rapport exact de l’état des stocks. Plus que tout, il redoutait les ruptures d’approvisionnement, préjudiciables à la réputation de fournisseur ponctuel du Comptoir Philanthropique du Levant.

Le produit phare du Comptoir était la fameuse crème "Contre les tâches de rousseur", dite crème "C.T.R." Nos clients étaient les princes du désert, dont les harems, tels des éponges, absorbaient avidement nos onguents. Pourtant, il n’était point ici question de rousses, mais plutôt de beautés brunes dont, ô miracle, nos crèmes avaient le pouvoir magique d’éclaircir le bronzage. Nous en chargions des caravanes qui, pour acheminer nos marchandises, luttaient avantageusement, à l’époque, avec les premiers camions : ce que perdaient les premières en durée était compensé, et au delà, par la frugalité de ces transports vivants.

Quand le stock du Comptoir tombait au dessous des huit tonnes qu’embarquait une caravane, il m’appartenait de donner l’alerte. Après quoi, je passais le relais au stagiaire grec. Il lui revenait d’assurer le réapprovisionnement en principes actifs.

Entreprise délicate… En vertu de la loi des contraires, il fallait procéder à la manière des vaccins, extraire ces principes de la source du mal, la tache de rousseur elle-même, ce qui n’était pas une mince affaire : le moyen de trouver des rousses dans notre Orient ?!

Mon père, avec son flair infaillible, avait reconnu, dans notre ami stagiaire, l’instrument adéquat à son entreprise. Les années de bagne, les tortures qui avaient sanctionné sa participation à la Résistance grecque, avant qu’il ne fût recruté par le Comptoir, la solitude qui en était résultée, avaient conféré au personnage l’épaisseur du héros tragique. L’iris chaud et brun de ses yeux abritait des puits de tristesse, que seuls comblaient, de loin en loin, les éclairs de gaieté qu’y allumaient les femmes qu’il aimait. D’y être parvenues, fut ce pour un instant fugace, les rendait folles.

Mettant à profit ses pouvoirs et tel un chien chassant de race, il suffisait que mon père le lâchât au sein d’un flot de touristes venues d’Europe, pour qu’il ramenât, dans ses filets, deux ou trois captives de choix, aux visages constellés…

Il n’avait pas de mal à repérer ses proies. Il tendait ses embuscades le long de la grand rue, où les "Service" Mercedes jouaient à leurs dangereux jeux de cache-cache avec les tramways verts brinquebalants. Là, il guettait les rares passantes à se risquer sur le côté au soleil : ce ne pouvaient être que des Européennes, les autochtones, pour leur part, ayant de longue date compris l’avantage de trotter du côté de l’ombre. Le stagiaire grec pistait ses victimes, choisissant celles dont le teint fragile tournait à la brique rouge, ocellée d’éphélides

Sa technique d’abordage était constante. Il s’adressait à elles dans son idiome natal, prétendant reconnaître, à leur mise, des "pays". La confusion levée, la solidarité était créée entre étrangers perdus dans cet Orient barbare. Leur promettant la fraîcheur, il leur faisait visiter les locaux du Comptoir Philanthropique du Levant.

Au rez-de-chaussée, Mahmoud, le cafetier, leur servait un breuvage de bienvenue, convenablement ensemencé de pavot par l’astucieux Hellène. La visite se poursuivait, au premier étage, par le passage obligé dans l’antre de notre voisin, le dentiste, dont les pinces rougies au feu de son âtre toujours embrasé, rappelaient aux visiteurs son ancien état de forgeron.

Étourdies par le cafetier, épouvantées par le dentiste, les innocentes victimes refusaient généralement de poursuivre la visite des lieux. Le stagiaire grec leur faisait grâce du deuxième étage, où se tenait mon oncle, le comptable, demeuré attaché à sa machine à calculer, par mon père, en punition du forfait - illusoire ? - d’avoir courtisé ma mère. Il leur épargnait la visite des bureaux où les commis Joseph, Maurice et René noircissaient la marge de leurs grimoires arithmétiques de chansons écrites à l’encre sympathique…

L’ombre réparatrice de l’immeuble avait néanmoins accompli son office. Le stagiaire grec emmenait la petite troupe ragaillardie sur les bords de mer. Je lui prêtais main forte et, dans une barque louée, nous faisions la tournée des radeaux, ancrés au large des différents établissements balnéaires. Ils étaient l’occasion de bains de soleil, propices à des siestes prolongées.

Le stagiaire grec pouvait alors procéder aux opérations prévues sur les belles endormies. Je l’aidais. Extrayant de nos musettes des pipettes microscopiques, nous en faisions usage, pour prélever sur leurs visages apaisés, les doses infinitésimales de taches de rousseur, nécessaires à la fabrication de nos crèmes, avant de les rendre, oublieuses de leur aventure, à la banalité de leurs "Tour operators".

Parfois, cependant, le stagiaire grec succombait à la mélancolie. Une chevelure plus fauve, des sourcils davantage étirés ravivaient les blessures causées par d’anciennes trahisons, avant qu’il fût, dans son pays, livré aux Anglais. Sa pipette, alors, cédait la place à ses lèvres, qui buvaient la tache de rousseur, la soustrayant à nos crèmes.

Je n’avais garde de dénoncer ces larcins à mon père. J’attendais de mon ami, tel un grand frère, qu’il m’initiât plutôt à l’art de se désaltérer aux confetti mordorés, qui ornaient les jolis visages de nos compagnes d’une heure.

Je n’en eus pas le loisir. L’époque changeait. La mode, revendiquant l’authenticité du bronzage, fit que la vogue des teints clairs tomba en désuétude, parmi les harems des princes du désert. Avec le déclin de sa crème "C.T.R.", le Comptoir Philanthropique du Levant abandonna ses battues aux taches de rousseur. Mon initiation s’en trouva reportée d’autant...


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