Démocratie... ou philanthropie ?

samedi 8 août 2015
par  Lucien Farhi
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19.. : année mémorable s’il en fut.
Cinq années s’étaient écoulées depuis l’établissement de la démocratie en notre cité. Elle faisait suite au long règne d’une tyrannie sur les décombres desquelles elle était née, portée sur les fonds baptismaux par la révolte de quelques âmes fortes au premier rang desquelles figurait mon père. Tout entier à la poursuite de son idéal de philanthropie basé sur l’échange solidaire et le refus de la thésaurisation des unités de compte monétaires, ce dernier avait délaissé l’action politique pour se contenter de siéger en tant que simple membre du Conseil des sages, élus par leurs concitoyens pour gérer les affaires quotidiennes de la Cité.

Mais l’utopie philanthropique gênait considérablement d’aucuns. Mon père refusait de s’en apercevoir, misant sur l’intelligence, la sensibilité de ses concitoyens. Tout au péché d’orgueil, il ignorait superbement les insinuations, les calomnies, les manœuvres d’appareil de ses détracteurs, emmenés par la Société des échanges tarifés, mieux connue depuis sous son sigle : « SET ». Il avait tort.

La SET l’accusait, du fait de son vigoureux plaidoyer en faveur des bas taux d’intérêt, de comploter « l’euthanasie des rentiers », selon la formule consacrée. Elle faisait flèche de tout bois, misait sur plusieurs atouts, tous plus redoutables les uns que les autres : le désir de sécurité des possédants qui leur faisait préférer un système valorisant leur épargne au moyen de taux d’intérêt élevés ; le conservatisme qui gangrenait les individus dès lors que ceux-ci s’étaient assurés d’un début de position sociale un tant soit peu élevé ; et, plus que tout, l’appui de la bureaucratie.

En effet, plus la démocratie gagnait en âge, plus le système concurrentiel en développement suscitait la prolifération envahissante d’une bureaucratie, en charge de réguler le système en suscitant d’innombrables normes, règlements et leur cortège d’institutions symbiotiques, munies de leurs servants dédiés : faiseurs de normes, contrôleurs, avocats d’affaires, autorités de la concurrence… Les analyses des rapports entre capitalisme, démocratie et bureaucratie étaient hélas inconnues de mon père : en eût-il été averti, peut-être se fût-il montré plus précautionneux ? Mais qui peut se vanter de remonter le Temps et récrire l’Histoire à sa guise !?

Quoi qu’il en soit, j’en reviens à l’année 19..
Le 2 décembre – date prémonitoire des coups fourrés du calendrier républicain – était convoqué un Conseil des sages de la Cité. Selon l’ordre du jour, mon père était invité à y exposer ses arguments, le système qu’il préconisait, les mesures concrètes à prendre pour sa mise en œuvre immédiate. Père rayonnait : justice était rendue à ses efforts : certes, tout n’était pas au point dans son projet, mais il faisait confiance à la créativité de ses concitoyens, à la clairvoyance des sages élus qui les gouvernaient : la démocratie brillait de tous ses feux… « Mieux vaut avancer dans le désordre que piétiner dans l’ordre », telle était sa maxime préférée !

Entièrement confiant en le résultat de la session il se dirigeait d’un pas ferme vers la Mairie. Le public était admis à assister aux délibérations des Sages, mais l’âge minimum requis pour ce faire m’empêchait, à mon grand désappointement, d’en profiter. C’est donc accompagné du seul stagiaire grec que mon père s’y rendit, pas fâché, au demeurant, de démontrer à notre Hellène la supériorité de notre Cité qui, à l’opposé de la démocratie athénienne, loin de le condamner à la ciguë, s’apprêtait à rendre hommage au nouveau Socrate, dont il se voyait l’héritier !

La suite, ce fut le stagiaire grec qui m’en rendit compte.
« Ton père, après avoir remis un mémorandum détaillé à ses pairs, rappela qu’un sondage représentatif effectué par les services de la Cité avait révélé que ses habitants étaient favorables au projet à raison de 60 à 65% d’entre eux. Il rendit ensuite un hommage appuyé à Judith, notre secrétaire de mairie, en charge des finances de la Cité. Il avait trouvé en elle, s’en félicita-t-il, non seulement une interlocutrice ouverte à ses idées novatrices, mais davantage encore : une technicienne avertie des mécanismes financiers présidant à la création de monnaie, au crédit aux particuliers et aux entreprises, au budget des institutions publiques ». Ainsi parla-t-il.

Ce que ne rapporta pas le stagiaire grec, mais ce que je savais pour en avoir moi-même été le témoin, ultérieurement, et qui ne gâchait rien, de surcroît, était la contradiction déroutante pour plus d’un parmi les interlocuteurs de Judith, entre l’austérité de sa profession et la promesse d’embrasements inouïs qui brillait dans des yeux noirs de charbon qui vous déshabillaient rien qu’en vous effleurant de leur caresse, le balancement imperceptible de la hanche qui fascinait le visiteur hypnotisé, les ongles impeccablement laqués de fins orteils dénudés chaussés de fines sandales tressées…
Malheur à qui s’y laissait prendre : les banquiers ressortaient de ces confrontations, philanthropes malgré eux, ayant consenti à la Cité des prêts sans intérêt étalés sur d’invraisemblables durées, le tout sans pour autant avoir consommé la moindre de tant de promesses entrevues, et devant faire face maintenant, du fait de leur faiblesse coupable, à des actionnaires rendus furieux par leur prodigalité…

Des bruits encore plus inquiétants circulaient au sein de la confrérie des banquiers : on y serait sans nouvelles de certains parmi ses membres les plus hardis, lesquels auraient laissé entendre leur désir d’affronter Judith sur tous les terrains. (Je souligne le «  tous »). Il se disait que ces disparitions n’étaient pas sans rapport avec une pièce de musée, un cimeterre de l’âge du bronze, décorant l’un des murs du bureau de Judith, et sur le manche duquel on distinguerait nettement une liste de H, tous barrés d’une croix. L’inquiétant de l’affaire, était que cette liste, elle, ne semblait pas dotée de l’immuabilité caractéristique d’une pièce de musée : elle s’enrichissait, en effet, de temps à autre, d’un nouvel H barré. Il se murmurait encore que ces adjonctions n’étaient pas sans rapport avec la disparition des trop hardis banquiers. Mais aussi, il se disait tant de choses. S’il fallait toutes les croire…

Quoi qu’il en soit, les ingrédients d’une complicité sans faille étaient réunis pour lier Judith à mon père. Quant à la nature intime de leurs rapports, je ne pus jamais la démêler : la discrétion est le propre de la Finance, fût-elle philanthropique, d’ailleurs, moi qui vous conte ici cette légendaire saga, allez donc savoir si je ne suis pas le fils de Judith et de mon père ?!

Le stagiaire grec poursuivit son récit du discours paternel en ces termes : « En souscrivant au Projet philanthropique, notre Cité s’apprête à donner l’exemple d’une démocratie soustraite au pouvoir de l’Argent Roi, au mirage des Honneurs, au règne de la Bureaucratie. Mon mémorandum, conforté par la science de Judith, vous en a exposé les arguments. J’attends de vous, mes pairs, une réponse sans ambiguïtés, des critiques constructives, un débat d’idées digne de l’attente de nos concitoyens. Je ne vous demande pas de vous prononcer sur ma personne mais seulement sur le projet. Est-il ou non susceptible de procurer, sinon le bonheur, du moins davantage de bien à notre Cité ? Conseillers, l’Histoire vous contemple, à vous de l’écrire ». Telle fut la brève et solennelle déclaration de ton père, rapporta le stagiaire.

A quelles suites s’attendait ton père ? Je ne sais, au juste, continua le stagiaire. Une confrontation avec le président de la SET, lui-même membre du Conseil ? Le témoignage de Judith, présente elle aussi dans l’auditoire ? Des demandes d’explication formulées par les Conseillers présents ? En tout cas, un débat où il se tenait à la fois prêt à défendre ses positions, mais symétriquement désireux de les faire évoluer au gré de critiques et propositions éventuelles.

Toujours est-il que la première surprise vint du président de la SET. « Je n’ai rien contre le projet présenté par mon excellent collègue, président du Comptoir philanthropique du Levant. Mais je demande de citer à comparaitre, en guise de témoin, le Chef des Bureaux ».
Ton père fut interloqué, fit le stagiaire : en quoi ce témoignage avait-il donc rapport avec le sujet ? Il allait être édifié.
Le témoin déclara : « Les Bureaux sont séduits de prime abord par le projet du Comptoir. Qui ne souhaiterait s’affranchir du règne de l’Argent et de la Concurrence pour sacrifier au nouveau Dieu de la Solidarité ? Mais les Bureaux se doivent de mettre en garde le Conseil. Dans ce nouveau contexte, nombre d’institutions et donc leurs ressortissants, faiseurs de normes, contrôleurs, avocats d’affaires, juges de la concurrence, banquiers en surnombre se retrouveraient sans emplois, incapables, tous tant qu’ils sont, de fournir à l’échange solidaire, en guise d’aliment, autre chose qu’un savoir-faire désormais obsolète. Faut-il rappeler, en outre, que la démocratie est un état de droit où la mise en œuvre des lois votées exige l’appareil des règlements et des normes et donc l’existence la bureaucratie en tant qu’agent essentiel de cet environnement ? Prenez garde de ne scier la branche sur laquelle est assise ladite démocratie ! »

Ton père, un moment désarçonné par cette charge inattendue, n’eut pas le loisir d’y répondre : le Maire prenait la parole : « La cause est donc entendue, l’on passe au vote ».
« Comment cela, s’étonna ton père, il n’y a point eu quelque explication que ce soit, ni de ma part ni de celle de mes contradicteurs ? »
« Tout le monde a lu votre passionnant mémorandum, mon excellent collègue, ne perdons pas davantage de temps, d’autres importantes questions sont à l’ordre du jour » trancha le Maire, sur un ton définitif.Il n’y avait plus qu’à procéder : sur les 25 Conseillers, Maire compris, 15 étaient absents. 12 d’entre eux avaient fait parvenir leurs pouvoirs qui à la SET, qui au Maire, avec tous pour instructions de voter contre le projet. Les dix présents répartirent leurs voix à raison de 7 pour le projet et trois contre. Ton père était battu.

L’explication du refus de débattre du Maire, comme celle de la position des Conseillers, contredisant ce que l’on savait de l’opinion du peuple par les sondages, ne filtrèrent que plus tard : le Maire et le président de la SET faisaient partie de la même Compagnie – aussi secrète que célèbre – d’études et réflexions politiques, mais d’une part, le président de la SET y était plus gradé que l’édile, d’autre part, les subsides de la SET couvraient généreusement, chaque fois que nécessaire, les déficits de la Compagnie…et, pour ne pas faire de jaloux, également ceux, plus privés, de nombre des Conseillers . Ajouterai-je qu’il s’y ajoutait enfin, chez le Maire, un motif personnel et déterminant, sa jalousie à l’égard de mon père, soigneusement dissimulée jusque-là : la nature humaine est ainsi faite que l’on pardonne difficilement à ceux qui vous ont parrainé et même volontiers cédé la place aux postes suprêmes de la magistrature publique !

Dans ce contexte délétère de basses manœuvres, il y eut, cependant, une compensation de taille pour mon père : la belle Judith, elle au moins, ne le déçut pas. A l’issue de la séance, s’adressant au Maire : " La Cité vient de perdre l’une de ses modestes abeilles," déclara-t-elle, à la stupéfaction incrédule de son employeur. Puis, se tournant vers mon père : "M. le Capitaine du Comptoir philanthropique du Levant me fera-t-il l’honneur de me compter désormais parmi les membres de son valeureux équipage ? !"

Ainsi prit fin cette séquence mémorable. Malgré son immense déception, mon père poursuivit l’œuvre du Comptoir philanthropique, mais uniquement sur la base du volontariat des échanges solidaires et non plus dans l’espoir d’un système généralisé, légitimé par notre démocratie représentative.

Concernant justement cette dernière, il continua néanmoins de lui accorder son soutien, quoique désormais dépourvu d’illusions : il pensait fermement qu’un jour lointain, qu’il ne connaitrait vraisemblablement pas de son vivant, ses imperfections finiraient par être gommées. Il en débattait sans fin avec son contradicteur préféré, le stagiaire grec. Sous-jacente à la foi de charbonnier apparente de mon père, affichée envers la démocratie représentative dont les dérives intrinsèques l’avaient pourtant si amèrement trahi, le stagiaire détectait, en réalité, une préférence pour le gouvernement utopique des philosophes, cher à Socrate et son disciple, Platon. Mon ami se gaussait de cette naïveté. Les Grecs n’avaient-ils pas fait l’entier tour de la question, quelque 400 années avant notre ère ? Et de citer Démosthène qui, déjà, se plaignait, parlant des édiles : « les Athéniens n’écoutent même pas les autres » : un couteau retourné dans le cœur de mon père qui ne digérait toujours pas et de manière analogue, que le Gouvernement de la Cité fût incapable d’accueillir le message de son opposition, ne fut-ce que pour reprendre à son compte le meilleur de ses idées…


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