Cordel 75 " Voir ou ne pas voir ? "

mardi 21 septembre 2021
par  Elisabeth Arrighi, Outils du soin, Rochelle Moricet-Monnier
popularité : 6%

Parfois, nous voyons les choses, et parfois nous ne voyons rien, même ce qui est sous notre nez. Un certain nombre de
psychanalystes proposent cette hypothèse : les choses cachées qu’on s’empêche de voir seraient liées à des événements
ou des phénomènes vécus autrefois par nos parents ou par les générations précédentes, et aussi peut-être par nous-mêmes, et qu’il a fallu oublier.

Transmission, sidération et contrebande

Un parent peut avoir lui-même vécu un « meurtre d’âme »,(une agression niée par celle ou celui qui agresse, qui interdit
à la victime d’en prendre conscience), un trauma, un secret, lesquels ont été niés, occultés. « Comme si de rien n’était. »
Aucun témoin n’a reconnu ce qui était arrivé. L’enfant que ce parent a été (à la place de « qui a été ce parent » ?) a été
sidéré ; il n’a donc pu croire ni ses sensations, ni ce qu’il voyait et son existence a été entravée par ce secret, ce trauma.
Le parent qu’il est devenu aura tendance à les mettre, à son insu, sous le tapis et à les transmettre à son enfant. L’enfant
« sait » sans savoir qu’il y a quelque chose sous le tapis d’innommé, d’innommable et tourne désespérément autour de
ce tapis. Selon le psychanalyste Philippe Réfabert, « Il n’est pas de parent qui ne fasse un enfant sans passer une part du
monde hors douane. »,
De même, quand soi-même, on a subi un meurtre d’âme - un trauma sans un témoin qui aurait attesté de ce qui s’était
passé, de l’intensité de ce trauma - on se retrouve aussi sidéré, anesthésié. Cela reste sans existence construite, sans
représentation. Sandor Ferenczi formulait déjà il y a près de 100 ans qu’après un traumatisme, « le plus facile à détruire
en nous, c’est la conscience : c’est ainsi que naît la désorientation psychique. » Les recherches récentes en neurosciences
confirment cette intuition. En cas de trauma, le cerveau « disjoncte »entre le cortex rationnel et la région de l’hippocam-pe chargée des émotions. On ne se souvient de rien. On ne comprend rien. On tourne en boucle. Ce phénomène est en
jeu dans ce qu’on appelle aujourd’hui « la mémoire traumatique ».
Philippe Réfabert précise : « le meurtre d’âme réalise le meurtre du témoin à l’intérieur de soi. Le corps pourtant garde
en mémoire l’archive de ce qu’il a vécu, et se met en quête d’un personnage pour la représenter » (dans sa vie amicale
ou amoureuse, ou dans le transfert avec un thérapeute).

Loi du silence, et effet de « mafia »

Que ce soit dans les cas de traumas des ancêtres ou dans le cas de ses propres traumas, il y a quelque chose à cacher,
quelque chose de dangereux à savoir, à cause d’une omerta, d’une loi du silence. Comme le dit Sandor Ferenczi, « le
comportement des adultes à l’égard de l’enfant qui subit le traumatisme fait partie du mode d’action du traumatisme. »
Les adultes font généralement preuve d’incompréhension, ou bien ils réagissent par un silence de mort qui rend l’enfant aus-si ignorant qu’il lui est demandé d’être. » Ils peuvent aussi faire honte et sceller ainsi le secret.

La peur des représailles, l’attachement à l’agresseur, la honte ou la crainte de l’effondrement

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Plusieurs phénomènes nous portent à l’aveuglement et au silence.
Parfois, on ne voit pas par peur des représailles. On se trouve des stratégies, par exemple faire alliance avec les
« mafieux » pour ménager sa survie, On essaie de se dire qu’il n’y a pas eu de problème.
Parfois, c’est l’attachement à l’agresseur : on est partagé, entre une partie de soi qui sait, et une autre qui préfère croire à
l’amour de l’agresseur, et on se surprend à aimer celle ou celui qui agresse. Alors, comme dit Philippe Réfabert, le travail
du thérapeute, « c’est de témoigner qu’il est possible à chacun de relâcher les liens tissés avec le pire dans l’urgence de la
survie. »
Souvent la peur du rejet et de l’exclusion, la honte distillée par les agresseurs sont intriquées et mettent la personne dans la
détresse. La honte fait perdre la confiance en soi. On n’ose plus affronter et voir les situations inquiétantes.
D’autres fois, ce qui nous empêche de voir, c’est la crainte d’un effondrement qui peut aller jusqu’à la peur de la folie.
« Quand on a peur d’un effondrement catastrophique qui pourrait survenir à l’avenir, c’est qu’il a déjà eu lieu autrefois »
dit Donald Winnicott. On peut alors s’empêcher de voir une situation qui pourrait évoquer la catastrophe passée.

Quand voir ouvre des portes et permet un pas de côté

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On comprend que certain.es peuvent avoir peur de voir des choses terribles et cachées ou avoir peur d’imaginer les
problématiques familiales restées souvent des énigmes. L’expérience montre qu’oser les voir, à condition d’être accom-pagnée par un témoin, cela allège, permet de faire un pas de côté et d’affronter le vide et les dangers. Même si voir, ce
n’est pas facile, c’est quand même mieux que de ne rien voir. Car contrairement à ce qu’on pourrait croire, ne rien voir,
cela ne protège pas, et souvent coûte très cher. Le pari, c’est de penser qu’oser voir, c’est l’occasion de consolider et
renforcer son droit à l’existence.

Citations

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« La peur rend aveugle. Vous avez raison, nous étions déjà aveugles, au moment où nous avons été frappés de cécité. La peur nous a aveuglés. La peur fera que nous continuerons à être aveugles. »
José Saramago, L’ Aveuglement, Points, 1995

« Le voile de l’omerta s’était déchiré, car le silence qui garantit la protection a toujours une date d’expiration, c’est-à-dire le moment où la vie d’une personne est en danger. »
Roberto Saviano, Le Baiser féroce, Gallimard, 2017

« Sonoko n’avait pas remarqué leur présence. Elle avait été dressée à ne pas voir les choses qu’il ne convenait pas de voir »
Yukio Mishima, Confession d’un masque, 1949

« Mes yeux, où sont mes yeux ?
Le diable les a pris, les a emportés,
Les a ramenés, n’a pas pu les monnayer,
Mes yeux. où sont mes yeux ? »
Orhan Veli dans Va jusqu’où tu pourras Bleu-Autour

Ce qui passe en « contrebande » , et qu’on ne voit pas

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« Il n’est pas de parent qui ne fasse un enfant sans passer une part du monde hors douane. », hors la loi du langage, hors mémoire. Cette part du monde que le parent passe au noir n’a pas d’existence : elle est interdite de représentation ; elle est mais n’existe pas. N’ayant pas droit à l’existence, elle ne saurait disparaître et elle insiste. L’enfant qui s’aventure à explorer et inventorier les objets du monde est obstinément attiré par elle, comme le papillon de nuit par la source de lumière. Et l’enfant n’en démord pas. »
Philippe Réfabert, Comme si de rien, ed Campagne première, 2018

La peur d’un effondrement passé qu’on craint pour l’avenir et qui entraîne appréhension et aveuglement.

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« L’effondrement a pu avoir lieu, vers le début de la vie du sujet. Le patient doit s’en « souvenir », mais il n’est pas possible de se souvenir de quelque chose qui n’a pas encore eu lieu. Dans ce cas, la seule façon de se souvenir est que le patient fasse pour la première fois, dans le présent, c’est-à-dire dans le transfert, l’épreuve de la chose passée. Cette chose passée et à venir devient alors une question d’ici et de maintenant, éprouvée pour la première fois. Tout cela est très difficile, c’est douloureux, cela prend du temps, mais ce n’est pas vain. »
Donald Winnicott , La Crainte de l’effondrement, Gallimard,1989

Les lois du silence qui aveuglent dans les familles, les groupes ou les institutions

Parfois ce peut être ce que le psychanalyste Philippe Réfabert appelle un « meurtre d’âme » : l’agresseur commet une sorte de « crime parfait », en faisant « comme si de rien n’était ». L’exemple en est le « cache-cache surprise diabolique » où des parents se cachent en forêt sans prévenir leur enfant, le laissant tomber dans la terreur, jouissant de leur pouvoir sur l’enfant, pour réapparaître en sauveurs. L’enfant ne peut croire ses sensations et ne peut voir ce qui s’est passé. L’attachement de l’enfant à ses parents fera qu’il aura du mal à être dans la rébellion et la clairvoyance.
Si parfois ce sont des événements présentés comme anodins, il s’agit aussi de crimes graves, incestes … qui font des « secrets », parce que personne n’a pu , ni voulu parler et témoigner.
Parfois le silence couvre des évènements de la grande Histoire, les guerres, les massacres, les trahisons, les atrocités qui vont impacter pour longtemps les personnes.
Parfois ce sont des problématiques familiales qui se répètent d’une génération sur l’autre, où tout le monde est aveuglé : des peurs, de l’ insécurité, des bébés « mal accueillis » comme le dit Sandor Ferenczi, des lignées où tantôt les femmes, tantôt les hommes sont mal considéré.es, des fratries où on n’est pas sûr de trouver sa place, des lignées où le droit au bonheur et à la réussite paraît dangereux, etc. Dans tous ces cas, les parents à leur insu impriment la trace de ces situations insuffisamment prises en compte, cachées, voire occultées. n’ayant rien trouvé de mieux que de les mettre sous le tapis. Alors ces personnes qui ont subi ces « lois du silence » auront besoin d’un témoin pour faire un pas de côté.

pour accéder et visualiser la forme "cordel" en A4 pdf recto verso de ce document et l’ imprimer , cliquez sur la vignette ci contre

ce cordel vient en résonance avec l’épisode 32 de la vidéo de Psychanalyse et Marionnettes (14 min 50)

ce peut être l’occasion de la voir , ou de la revoir :

Où l’on voit qu’à l’occasion d’un colloque en Sicile, Zoé et Clément sont intrigués par une scène se déroulant sous leurs yeux. Cela les amènera à une réflexion sur ce que l’on voit et ce qu’on ne voit pas. Ph. Réfabert, S. Ferenczi, et D. Winnicott aborderont ce qui peut empêcher de voir : les transmissions inconscientes, la trace des traumas, la difficulté d’imaginer des problématiques familiales parfois énigmatiques, la peur des représailles ou du rejet, la crainte de l’effondrement, et comment retrouver l’usage de ses lunettes, de sa longue vue et ses jumelles.

https://outilsdusoin.fr/spip.php?article672


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