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		<title>Les outils du soin</title>
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		<title>Le Grand voyage</title>
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&lt;p&gt;Camille a dix ans. Pour les petites filles de la tribu des Loloka, c'est l'&#226;ge du grand voyage. Pas pour les petits gar&#231;ons. Ils sont encore trop b&#234;tes &#224; ce moment pour qu'on puisse les l&#226;cher seuls dans le vaste monde. &lt;br class='autobr' /&gt;
La veille au soir, la tribu s'est rassembl&#233;e &#224; la source du Wawa. Il y a l&#224; Madame la Pr&#233;sidente, Monsieur son Secr&#233;taire, la Chef des Gros Bras et autour d'eux, silencieuses, les Ma&#238;tresses d'Ecole. Les Artisans d'Armes ont d&#233;l&#233;gu&#233; le Fabricant d'Arbal&#232;tes, les (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/contes-pour-elia/" rel="directory"&gt;CONTES POUR ELIA&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Camille a dix ans. Pour les petites filles de la tribu des Loloka, c'est l'&#226;ge du grand voyage. Pas pour les petits gar&#231;ons. Ils sont encore trop b&#234;tes &#224; ce moment pour qu'on puisse les l&#226;cher seuls dans le vaste monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La veille au soir, la tribu s'est rassembl&#233;e &#224; la source du Wawa. Il y a l&#224; Madame la Pr&#233;sidente, Monsieur son Secr&#233;taire, la Chef des Gros Bras et autour d'eux, silencieuses, les Ma&#238;tresses d'Ecole. Les Artisans d'Armes ont d&#233;l&#233;gu&#233; le Fabricant d'Arbal&#232;tes, les Agriculteurs le Roi des P&#234;chers. Mais comme ces derniers ne cessent de caqueter entre eux, la Pr&#233;sidente a &#233;t&#233; oblig&#233;e de les faire mettre au piquet par la Chef des Gros Bras. Ils sont donc attach&#233;s, b&#226;illonn&#233;s, mais peuvent quand m&#234;me &#233;couter ce qui se dit &#224; la r&#233;union, sans intervenir.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1556 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://outilsdusoin.fr/IMG/jpg/conseil.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://outilsdusoin.fr/local/cache-vignettes/L500xH312/conseil-d5645.jpg?1728515160' width='500' height='312' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Monsieur le Secr&#233;taire pr&#233;sente son rapport : il &#233;tait temps que Camille atteigne ses dix ans, elle &#233;tait devenue insupportable ! Sa maman se plaignait : Camille faisait de la voltige sur ses lits superpos&#233;s, grimpait aux branches plus haut et plus vite que son chat Clochette, bavardait comme une pie d&#232;s quatre heures du matin avec son perroquet. Son papa ne pouvait plus exercer en paix son m&#233;tier de potier : Camille s'emparait de son tour et s'en servait comme d'un tourne-disques, l'assourdissant de musique techno. Du coup, les vases qui sortaient du tour avaient l'air de cordes &#224; n&#339;uds, les pots baillaient par des cloques disgracieuses, les th&#233;i&#232;res ressemblaient &#224; des soupi&#232;res ventrues, les clients terroris&#233;s s'enfuyaient &#224; tire d'ailes sur leurs pirogues&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Ma&#238;tresses d'Ecole y vont de leur couplet : Camille conna&#238;t trop bien ses tables de multiplication, &#231;a d&#233;courage ses compagnons ! La Chef des Gros Bras en rajoute : Camille r&#232;gle la circulation &#224; la sortie de l'&#233;cole, &#224; la place de ses troupes, les automobilistes ne veulent plus ob&#233;ir qu'&#224; cette gamine&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On d&#233;tache les b&#226;illons de l'Artisan d'Armes et de l'Agriculteur, mais on ne comprend rien &#224; leur galimatias confus o&#249; il est question d'arbal&#232;tes qui poussent sur les arbres et de p&#234;chers en forme de canons. La Pr&#233;sidente d&#233;cide de leur faire remettre leurs mouchoirs dans la bouche apr&#232;s les avoir calm&#233;s en les aspergeant de l'eau glac&#233;e du Wawa : pourquoi Dieu a-t-il fait les hommes si bavards ? !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref, conclut l'assembl&#233;e, unanime, il est largement temps que Camille effectue le Grand Voyage.&lt;/p&gt;
&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;***I&lt;/h2&gt;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;
&lt;p&gt;Voici venu le moment du d&#233;part. Dans la cour, devant leur maison sur pilotis, les parents de Camille lui font leurs recommandations. Pris de remords, ils ont bien essay&#233; de la retenir : sa maman lui a construit un trap&#232;ze &#224; l'aide de poteaux EDF vol&#233;s &#224; la Centrale nucl&#233;aire du coin, son papa lui a offert une platine laser en bambous avec une pile de disques d'argile bio, il n'y a rien eu &#224; faire, Camille a d&#233;cid&#233; qu'elle &#233;tait assez grande pour courir le vaste monde : dix ans, c'est bien l'&#226;ge requis par la tribu, en avant donc !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la pirogue, sur le Wawa, on a rang&#233; les provisions pour le Grand Voyage : les tables de multiplication, le livre d'orthographe et de grammaire, les partitions de Techno, une musette de vers luisants pour s'&#233;clairer en chemin. L'Agriculteur a fourni un p&#234;cher en container, l'Artisan d'Armes une Arbal&#232;te en mie de pain. Les parents ont joint leur photographie de mariage. Clochette a le droit d'accompagner sa ma&#238;tresse, car c'est son garde du corps : il a son dipl&#244;me de Gros Bras. En revanche, le perroquet reste &#224; terre : l'assembl&#233;e lui a interdit le voyage car on a peur que son bavardage brouille les communications radio de Camille avec la tribu des Loloka.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1557 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://outilsdusoin.fr/IMG/jpg/depart.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://outilsdusoin.fr/local/cache-vignettes/L500xH312/depart-252e7.jpg?1728515160' width='500' height='312' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Camille essuie une larme furtive : on a beau &#234;tre une grande fille pr&#234;te &#224; toutes les aventures, en avoir assez d'&#234;tre grond&#233;e par de grandes personnes qui ne comprennent rien &#224; rien, savoir qu'&#224; pr&#233;sent on est seule, &#231;a n'est pas si facile que cela. Un moment, elle a envie de rentrer dans la maison, promettre de ne plus grimper &#224; tort et &#224; travers sur les lits superpos&#233;s, de ne plus &#233;couter de la Techno sur le tour. Mais Clochette a actionn&#233; la sir&#232;ne de la pirogue. Camille prend une derni&#232;re photo de ses parents, au pied de la maison familiale sur ses pilotis : je vous l'enverrai par Internet quand je serai arriv&#233;e leur crie-t-elle avant d'embarquer&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Camille repousse la terre ferme de sa pagaie, le courant fouette la pirogue de toute sa force et c'est parti ! D&#233;j&#224; les parents ne sont plus que deux minuscules silhouettes sur la rive, qui agitent les bras. Camille branche sa radio et leur envoie son premier message en Techno : son papa se d&#233;p&#234;che de l'enregistrer sur son tour et il en sort un magnifique pot &#224; moutarde qui crache son contenu sur la nappe toutes les deux secondes. Formidable, dit-il, &#231;a va faire les affaires des fabricants de moutarde, ils vont m'en acheter &#224; la pelle !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nuit est tomb&#233;e sur le Wawa. Camille s'enveloppe dans son poncho. Bonne nuit perroquet, murmure-t-elle en direction de l'absent, mais seul le bruit du vent dans les branches lui r&#233;pond. La pirogue glisse sans bruit, le silence, rien que le silence. Camille s'endort paisiblement, Clochette veille d'un &#339;il, la patte sur l'arbal&#232;te.&lt;/p&gt;
&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;***II&lt;/h2&gt;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;
&lt;p&gt;Bonjour ! La pirogue s'est &#233;chou&#233;e au petit matin sur une plage o&#249; se balancent les cocotiers. De petits cochons noirs fol&#226;trent, les pattes dans le Wawa, en poussant du groin les noix de coco tomb&#233;es des arbres, dans l'espoir d'y d&#233;couvrir une fente o&#249; ins&#233;rer leurs canines. Autour de la pirogue, trois enfants rieurs mais silencieux surveillent les mouvements des voyageurs. Camille ouvre un &#339;il, s'appr&#234;te &#224; d&#233;gringoler des lits superpos&#233;s et manque tomber &#224; l'eau. Les enfants applaudissent : Tu es Camille ! On a entendu parler de toi. Mais vous, qui &#234;tes vous, fait Camille ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Trois, crie la plus &#226;g&#233;e, Cinq reprend le second, Quinze termine la petite derni&#232;re. C'est une devinette pense Camille. Puis, pensant &#224; sa table de multiplication : J'ai trouv&#233; ! Trois fois cinq font quinze ! Ah non, fait l'a&#238;n&#233;e, la voil&#224; qui parle comme nos parents, c'&#233;tait bien la peine de guetter sa pirogue de si bon matin en esp&#233;rant trouver une nouvelle amie. Trois fois cinq font quatorze, mademoiselle je-sais-tout !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Camille est bien emb&#234;t&#233;e. Elle ne peut tout de m&#234;me pas laisser ces petits se tromper ainsi et, qui plus est, la traiter avec une pareille insolence, elle, la premi&#232;re de sa classe ! Trois fois cinq quatorze ! C'est une catastrophe&#8230; Camille l&#232;ve le nez. L&#224; haut, le soleil brille d&#233;j&#224; comme un poisson dor&#233; dans un vase d'eau de mer. Curieux : elle aurait pens&#233; qu'il se serait couvert d'un gros nuage pour ne pas voir des enfants tellement insoucieux des tables de multiplication. Conduisez-moi &#224; vos parents, d&#233;cide-t-elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les enfants montent dans la pirogue. La petite troupe quitte les cocotiers. Un petit cours d'eau se jette dans le Wawa, que l'embarcation remonte. On passe sous un manguier. Le p&#234;cher, dans son container, est jaloux de ses belles branches : laisse moi descendre &#224; terre, supplie-t-il. Camille, bonne fille, laisse faire. On d&#233;barque le p&#234;cher qui enlace aussit&#244;t le manguier. Eh bien, c'est le coup de foudre s'exclame Camille. On te reprend au passage quand m&#234;me lui jette-t-elle, mais l'arbre amoureux lui rit au nez : A tout p&#234;cher mis&#233;ricorde chante-t-il gaiement !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On est arriv&#233;s, clament les enfants. Le cours d'eau s'ach&#232;ve en une vasque remplie de poissons rouges. C&#244;te &#224; c&#244;te sur la rive, un jeune couple souriant aide Camille et les enfants &#224; descendre. Clochette doit cependant rester &#224; bord, prient-ils : sinon, les poissons rouges vont prendre peur. Ils expliquent : c'est notre gagne-pain, toutes les semaines nous en exp&#233;dions un camion citerne &#224; Paris, car la Mairie a d&#233;cid&#233; d'en repeupler la Seine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les parents se pr&#233;sentent : elle c'est Une, moi c'est Un. Ah bon, fait Camille, encore une devinette ? Pas du tout r&#233;torquent-ils, nous nous sommes rencontr&#233;s par hasard, il y a quinze ans. Nous avions alors douze et dix ans respectivement, c'&#233;tait au cours de notre Grand Voyage. Et nous avions en commun d'&#234;tre f&#226;ch&#233;s avec la table de multiplication. Pour &#233;viter de nous tromper, on a fait au plus simple : je l'ai appel&#233;e Une, elle m'a appel&#233; Un. Puis, quand nous avons eu notre premier enfant, nous avons essay&#233; de nous souvenir : Une fois Un, il nous semblait que &#231;a faisait Trois. D'o&#249; le nom de notre a&#238;n&#233;e. Quand le second est arriv&#233;, on ne pouvait plus lui donner le m&#234;me nom. Nous avons d&#233;cid&#233; que d&#233;sormais, Une fois Un ferait Cinq. Et plus tard, Quinze&#8230; C'est qu'entre-temps, Une avait retrouv&#233; dans les bagages que les Loloka lui avaient donn&#233;s au moment de son d&#233;part une table de multiplication. Nous y avons lu que trois fois cinq faisaient quinze et nous nous sommes dit que c'&#233;tait une bonne mani&#232;re pour nos enfants de ne pas commettre les m&#234;mes erreurs que nous. En pure perte : tu vois que, pour eux, trois fois cinq font quatorze&#8230; Pour nous aussi, d'ailleurs, parce que s'il fallait croire toutes les blagues qu'il y a dans les tables de multiplication&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1559 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://outilsdusoin.fr/local/cache-vignettes/L500xH311/la_table-fb78a.png?1728515160' width='500' height='311' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Camille ne savait plus que penser. Les trois enfants gazouillaient, les poissons rouges s'amusaient &#224; faire des jets d'eau qui retombaient en une pluie rafra&#238;chissante sur les bords de la vasque, les parents souriaient. On pouvait donc vivre en ignorant les tables de multiplication ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle h&#233;sitait &#224; poser la question et finalement s'y d&#233;cida : Et&#8230; vous ne rentrerez pas &#224; la tribu ? Une et Un se mirent &#224; rire : Bien s&#251;r que non, Camille, nous avons grandi, nous pensons diff&#233;remment, nous vivons diff&#233;remment. Et vous n'avez pas envie de revoir vos parents ? Bien s&#251;r que oui, d'ailleurs de temps &#224; autre nous leur envoyons Trois, Cinq ou Quinze mais les Ma&#238;tresses d'Ecole ont peur du mauvais exemple : si d'autres &#233;l&#232;ves se mettaient &#224; compter de travers !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Camille contemplait tristement ses bagages : ainsi, on l'avait charg&#233;e des Tables de Multiplication pour rien ! Il y avait des gens qui s'en passaient &#8211; ou avaient les leurs propres ou diff&#233;rentes, ce qui revenait au m&#234;me - et ne s'en portaient pas plus mal&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle remonta &#224; bord de sa pirogue : elle devait poursuivre le Grand Voyage. Vous m'enverrez Trois, d&#232;s qu'elle aura dix ans &#224; son tour, leur cria-t-elle. Je vous promets que je ne lui parlerai pas des Tables ! Les parents &#233;taient &#233;mus : c'est une brave petite, dirent-ils &#224; Trois, tu iras lui rendre visite quand tu seras grande, c'est promis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Clochette fit faire demi tour &#224; la pirogue. En rentrant, Camille r&#233;cup&#233;ra, non sans mal, le p&#234;cher. Il emportait avec lui, dans son container, une bouture de manguier-p&#234;cher&#8230; Eh bien, tu n'as pas perdu ton temps, toi, lui dit Camille. Le p&#234;cher ne r&#233;pondit rien. Il avait des larmes plein les p&#234;ches. Mais il avait pris l'adresse du manguier et avait l'intention de lui donner de ses nouvelles en confiant au vent les messages qu'il &#233;crirait sur ses feuilles.&lt;/p&gt;
&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;***III&lt;/h2&gt;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;
&lt;p&gt;Ils reprirent leur voyage. Sur les rapides du Wawa des crocodiles surfaient. Ils ouvraient grandes leurs gueules, dans l'espoir de happer un passager. Mais Clochette leur tirait &#224; l'arbal&#232;te des noyaux de p&#234;che fournis par son compagnon. Les crocodiles les avalaient gloutonnement. Il leur poussait alors un p&#234;cher dans l'estomac, dont les branches &#233;mergeaient de leurs m&#226;choires. Du coup, les vilaines b&#234;tes ne pouvaient plus refermer la gueule et nos voyageurs purent ainsi traverser sans encombre cette passe dangereuse.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1558 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href='https://outilsdusoin.fr/IMG/jpg/croco.jpg' class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://outilsdusoin.fr/local/cache-vignettes/L500xH312/croco-e7076.jpg?1728515160' width='500' height='312' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le soir tombait quand, au d&#233;tour d'un m&#233;andre, le Wawa disparut dans une grotte. Camille n'eut pas le temps de freiner, la pirogue s'engouffrait d&#233;j&#224; dans la br&#232;che. Vite Clochette, allume les vers luisants crie Camille. Le bateau &#233;tait &#224; pr&#233;sent tout illumin&#233;, on aurait dit un bateau-Mouche sur la Seine. Tiens, la Tour Eiffel, s'exclame Camille. Effectivement, un ascenseur est en train de d&#233;valer une gigantesque colonne de stalactites. A son bord, un liftier dont la casquette porte en lettres d'or la mention : &lt;strong&gt;Ascenseur des Paresseux. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Camille saute prestement sur la gr&#232;ve, au pied de la Tour Eiffel. Le liftier lui ouvre c&#233;r&#233;monieusement la porte. Mais Camille d&#233;daigne l'offre. Je suis championne de corde &#224; n&#339;uds, lui apprend elle. Il hausse les &#233;paules mais Clochette le rappelle : moi je suis un chat paresseux, tu peux me prendre &#224; bord. Pendant ce temps, Camille s'est lanc&#233;e &#224; l'assaut de la colonne. A la soixante quinzi&#232;me assiette, essouffl&#233;e, elle s'arr&#234;te dans le vide. A ce moment l'ascenseur lui passe sous le nez. Ah, c'est plus haut que mes lits superpos&#233;s, ce machin, se dit Camille. Mais c'est trop tard&#8230; Elle reprend l'ascension mais elle est tellement fatigu&#233;e qu'elle manque tomber dans le vide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Heureusement que quelqu'un guettait tout l&#224; haut. Tenez vous bien Mademoiselle Camille, je vous envoie de l'aide. Et voil&#224; qu'une vanne s'abaisse, isolant le Wawa comme le ferait une &#233;cluse. L'eau se met &#224; monter &#224; toute allure. Bient&#244;t la pirogue est au niveau de Camille. Elle s'y accroche, l'eau monte encore et elle se trouve doucement d&#233;pos&#233;e au sommet de la Tour Eiffel.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1560 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://outilsdusoin.fr/local/cache-vignettes/L500xH311/la_montee_des_eaux-c7353.png?1728515160' width='500' height='311' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Un vieux monsieur &#224; barbe rouge l'y attend. Alors Camille, on ne fait plus autant la maligne, &#224; pr&#233;sent ? Camille est vex&#233;e. Elle, la championne de la grimpette toutes cat&#233;gories, prise en d&#233;faut ! Peuh, dit-elle, ta corde &#224; n&#339;uds &#233;tait glissante, ce n'&#233;tait pas de jeu&#8230; Le vieux monsieur ne se d&#233;monte pas. Si tu veux, je peux la s&#233;cher et je te laisse recommencer. Bon &#231;a va, bougonne Camille, tu as gagn&#233;, je renonce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors viens, je vais te pr&#233;senter aux Paresseux. Et il introduit Camille dans une vaste prairie o&#249; paressent les Paresseux. On en voit partout d'&#233;tendus, en train de composer des vers, des chansons, boire des jus de fruits, plaisanter. Comment, dit Camille au vieux monsieur, ils ne font rien, ils restent &#233;tendus l&#224;, comme &#231;a ? Peut-&#234;tre pas tout le temps, lui r&#233;pond-il, peut-&#234;tre seulement de temps &#224; autre, entre deux t&#226;ches.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1561 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://outilsdusoin.fr/local/cache-vignettes/L500xH311/les_paresseux-dc74d.png?1728515160' width='500' height='311' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Camille ouvre de grands yeux : elle qui n'arr&#234;te jamais ! Et &#224; quoi cela sert-il de se reposer ? Moi, je saute des tables de multiplication &#224; la corde &#224; n&#339;uds, de l'orthographe &#224; la Techno&#8230; Et tu n'as pas l'id&#233;e que tu pourrais dessiner, peindre, &#233;crire, jouer de la musique ? Camille r&#233;fl&#233;chit, baisse la t&#234;te. J'aimerais jouer du banjo, fait-elle.&lt;/p&gt;
&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;***IV&lt;/h2&gt;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;
&lt;p&gt;Elle n'a jamais su comment c'&#233;tait arriv&#233; mais elle s'est trouv&#233;e au milieu des autres, allong&#233;e dans la prairie. Autour d'elle, on battait la mesure. Elle avait un banjo entre les mains et d&#233;j&#224; elle en tirait des accords. Elle se sentait bien. Elle demanda &#224; son p&#234;cher de lui pr&#234;ter une de ses feuilles et elle &#233;crivit :&lt;/p&gt;
&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;***VIV LEZ VAKANSSE, ADYEU LEZ PENITANSSE.&lt;/h2&gt;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;
&lt;p&gt;Puis elle passa la feuille au scanner et l'envoya par Internet &#224; ses Ma&#238;tresses d'Ecole.&lt;/p&gt;
&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;***V&lt;/h2&gt;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;
&lt;p&gt;Les ann&#233;es ont pass&#233;. Camille ne joue plus du banjo&#8230; mais du violon : son s&#233;jour chez les paresseux l'a transform&#233;e de math&#233;maticienne en musicienne de grand renom (on m'a dit que musique et math, c'&#233;tait kif-kif, mais en plus rigolo, pour la musique. Il faudra que j'essaie un jour. Le probl&#232;me est que je suis un peu brouill&#233; avec les math : je confonds les tables avec les fables&#8230;).&lt;br class='autobr' /&gt;
Camille, elle, encha&#238;ne &#224; pr&#233;sent les tourn&#233;es comme l'encha&#238;nent &#224; sa t&#226;che les colliers, offerts par ses admirateurs. Loin de ses amis, les paresseux, les soirs de grande fatigue, elle repense alors &#224; son Grand Voyage et se demande si elle a bien tout compris au film ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>Marseille 2007</title>
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		<dc:date>2017-08-25T21:35:23Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean Dagron</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Le roman se termine, tandis que le groupe choisit un auteur &#034;&#224; lire ensemble&#034;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/" rel="directory"&gt;LA VOIX DU FLEUVE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Des heures &#224; reprendre le r&#233;cit. La langue des signes raconte l'histoire et avec ses images, un roman na&#238;t sous nos yeux. Quand je passe du gabarit tridimensionnel en phrases lin&#233;aires, ces derni&#232;res conservent les traces des propos, mais leur platitude me d&#233;senchante. Je conclus d&#233;finitivement que je serais un changeur en mots pour le sens des discours et de l'&#233;motion qu'ils me procurent quand elle d&#233;borde. Mais, conscient de l'impossibilit&#233; de l'exhaustivit&#233;, la richesse du spectacle visuel, je ne peux que la sugg&#233;rer. Raymond a lu attentivement le r&#233;sum&#233; de la cr&#233;ation de La Salp&#234;tri&#232;re. Il corrige quelques d&#233;tails factuels et en d&#233;sire des exemplaires pour les stagiaires m&#233;decins ou infirmiers qui le questionnent sur les unit&#233;s. Cette histoire appartient, en majeure partie, aux sourds, racont&#233;e par un sourd dans un documentaire en langue des signes la rendrait plus attrayante. Malgr&#233; mon insistance et le soutien d'Irina, Raymond refuse de r&#233;aliser ce film. Il argumente : quand il m&#232;ne une initiative, elle se veut ponctuelle pour des personnes pr&#233;cises dans une situation concr&#232;te. Alors, relater un long moment historique pour un vaste public ? Non, il n'aime pas se mettre en vedette. Un film &#224; plusieurs mains ? Pourquoi pas, laissons-nous un temps de r&#233;flexion. Je ne suis pas compl&#232;tement convaincu, mais la d&#233;cision lui appartient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes amis emm&#233;nagent dans un nouvel appartement. Proche de l'autoroute, le bruit laisse mes amis insensibles mais rend le loyer modique. Irina reste assez indiff&#233;rente &#224; ce choix. Cette succession de barres d'immeubles, de terrains vagues, d'usines &#224; l'abandon, elle l'a toujours connue. Raymond, lui, n'a vu que la mer qui gr&#233;sille derri&#232;re des bordures de platanes. &#192; la moindre occasion, il descend en v&#233;lo vers le rivage, explorer chaque rocher, chaque jet&#233;e le rend heureux. Quand Irina ne gagne pas la biblioth&#232;que en scooter, ensemble ils contemplent la mer, balan&#231;oire liquide surmont&#233;e de petits bateaux blancs qui jouent en sautant d'une vague &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce soir nous nous retrouvons. Apr&#232;s une journ&#233;e d'&#233;t&#233;, nous ne pouvons rester dans la touffeur de l'appartement et nous nous promenons, tous les trois, sur le rivage, envelopp&#233;s par la douceur du soir. La nuit s'installe. Raymond nous aiguille vers l'immensit&#233; de l'univers. Nous observons les &#233;toiles, jet&#233;es au hasard dans le ciel. Il les nomme, les d&#233;crit et elles se transforment, vivantes, elles respirent. Irina, sous le charme, est persuad&#233;e qu'une &#233;toile un peu &#224; l'&#233;cart, d'une l&#233;g&#232;re teinte orang&#233;e, la regarde et veut lui parler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous habitons la m&#234;me ville mais nous voyons surtout dans le groupe de lecture. De ce groupe chaleureux, j'ai re&#231;u plusieurs invitations &#224; d&#238;ner, j'ai d&#233;couvert les int&#233;rieurs marseillais par l'entremise du milieu sourd. L'&#233;lan litt&#233;raire y a faibli et les r&#233;unions donnent surtout lieu &#224; des comp&#233;titions gastronomiques. Irina ironise sur la future transformation &#171; en club d'&#339;nologues &#187; et, pour l'&#233;viter, sugg&#232;re un cycle de conf&#233;rences de philosophie. Le centre culturel qui l'impulse propose une interpr&#233;tation langue des signes. Chaque s&#233;ance philosophique se poursuivra par une discussion et un repas du groupe. Je m'inscris dans l'espoir d'ajouter &#233;ventuellement quelques paragraphes &#224; mon r&#233;cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premi&#232;re conf&#233;rence au centre culturel consacr&#233;e &#224; &#171; l'&#234;tre et l'avoir &#187;. &#192; son issue, les digressions culinaires dominent notre r&#233;union. Raymond, seul, commente le sujet du jour. &#171; Je n'ai pas la surdit&#233; &#187;. Ses deux mains centrent l'oreille. Il ne se d&#233;finit pas par le fardeau ext&#233;rieure de la d&#233;ficience auditive &#224; porter. &#171; Je suis sourd de la t&#234;te aux pieds &#187;. Ses deux mains mettent en sc&#232;ne l'ensemble de son corps. La surdit&#233; fait partie de lui et de son rapport au monde. Les participants ne semblent pas int&#233;ress&#233;es ou n'ont pas saisi le sens. Moi, je r&#233;fl&#233;chis &#224; l'&#233;volution de Raymond. De l'&#233;tude des propos de Denis &#224; celles de la linguistique puis de la biologie, il s'est forg&#233; une pens&#233;e autonome.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie avec Irina alimente un d&#233;bat qui peut devenir vif comme on s'en aper&#231;oit lors de la deuxi&#232;me conf&#233;rence sur &#171; le respect de la personne &#187;. Sa pr&#233;paration fait d&#233;faut, malgr&#233; des exemples compr&#233;hensibles, les liens et les articulations de la pens&#233;e de l'orateur demeurent indistincts. Les sourds se fatiguent &#224; appr&#233;hender les mots complexes que l'interpr&#232;te &#233;pelle. On aurait pu pr&#233;voir un tableau, avec les termes inconnus inscrits que l'interpr&#232;te n'aurait plus qu'&#224; pointer. &#192; l'issue de la conf&#233;rence, lors de la r&#233;union du groupe, Irina &#233;voque, comme exemple de respect &#224; promouvoir, l'autonomie de d&#233;cision des personnes sourdes. Alors que, dit-elle, &#171; La soci&#233;t&#233; occidentale n'a qu'une id&#233;e en t&#234;te, pallier la d&#233;ficience auditive. Cette bataille divise les rangs du monde des silencieux en ceux qui y arrivent un peu, beaucoup, pas du tout ou, m&#234;me, &#224; la folie. Cette conception obstrue l'horizon parce que totalitaire, je veux brancher mes appareils quand je le d&#233;cide et je refuse que l'on ne me voie qu'&#224; travers eux. &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le respect pour Raymond correspond &#224; son son v&#233;cu bien diff&#233;rent. Sa riposte a un arri&#232;re-go&#251;t de causticit&#233;, rare chez lui. &#171; Dans la for&#234;t, on peut croire les sourds libres et autonomes. En v&#233;rit&#233; ils vivent comme ils peuvent. Le &#8220;respect&#8221; est de ne pas s'en occuper. J'aurais aim&#233; que l'on s'occupe un peu plus de moi, voire des sons que j'aurais pu &#233;ventuellement entendre ! &#187; Irina s'&#233;chauffe contre le corps m&#233;dical. &#8211; R&#233;duire un sourd &#224; un manque d'audition, une erreur fondamentale. M&#234;me en cas de succ&#232;s technique, on le consid&#233;rera dans de multiples situations comme un sousentendant. On doit respecter tout humain comme une personne &#224; part enti&#232;re a priori, sans discussion et d&#233;finitivement. Pourquoi des m&#233;decins ne comprennent-ils pas ce principe philosophique ? Ils veulent nous soigner pour nous faire taire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis que je fr&#233;quente les sourds, j'ai vu de nombreuses attaques contre ma profession. Je me retrouve, moi-m&#234;me, &#171; abasourdi &#187; par certains de mes coll&#232;gues. De l'un, je me souviens, invit&#233; par une association de sourds, il annonce fi&#232;rement &#171; Bient&#244;t la surdit&#233; vaincue gr&#226;ce aux progr&#232;s de la g&#233;n&#233;tique &#187;. S'est-il pos&#233; la question de ce que cela peut signifier pour les sourds en face de lui ? Leur vie n'est-elle donc pas digne d'&#234;tre v&#233;cue ? Un autre affirme, dans un amphith&#233;&#226;tre universitaire, que les animaux sourds ne pouvaient pas survivre dans la nature. En arguant de tels arguments, les nazis ont st&#233;rilis&#233; des milliers de sourds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces opinions apparaissent heureusement tr&#232;s minoritaires parmi les m&#233;decins qui ne constituent pas une communaut&#233; homog&#232;ne. Une solide formation humaniste et la dignit&#233; de la personne humaine comme sujet d'un examen obligatoire feraient progresser l'ensemble de la profession. Un progr&#232;s n&#233;cessaire, mais pas suffisant. Les m&#233;decins ne se pr&#233;occupent ordinairement que des r&#233;ponses ad&#233;quates aux questions qu'on leur demande de traiter. Seuls les esprits r&#234;veurs ont assez de libert&#233; pour envisager l'humanit&#233; dans tous ses &#233;tats. Les &#233;tudiants en m&#233;decine rel&#232;vent d'un apprentissage intensif pour penser critique, puis d'une formation continue pendant toute leur carri&#232;re alternant des stages de r&#234;ve et de r&#233;flexion active ! Plus le potentiel technologique s'accro&#238;t, plus l'espace consacr&#233; &#224; la r&#234;verie doit s'&#233;tendre !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suspends le temps de divaguer sur les m&#233;decins r&#234;veurs, les plats et les boissons arrivent. Je m'assieds &#224; c&#244;t&#233; de Raymond sur un banc. Irina, le visage tendu, se rapproche.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Pour penser en dehors des r&#232;gles je poss&#232;de quelques comp&#233;tences, mais aucune en politique, &#224; la diff&#233;rence de toi Raymond. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tu te trompes. Le r&#244;le d'un politique, pr&#233;venir l'avenir, moi je n'y vois pas grand-chose ! &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je d&#233;sire ne savoir qu'une seule chose. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; ?. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Si mon conte de f&#233;es avec Raymond demeurera &#233;ternel&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
Au milieu des &#233;clats de rire je plaisante en les avertissant du risque de l'&#233;go&#239;sme total et de l'injustice port&#233;s par l'amour. Je ne les d&#233;finis pas couple de sourds, mais couple de r&#234;veurs, plut&#244;t un compliment pour moi. Ils vivent une p&#233;riode de belle harmonie. Raymond porte sa s&#233;r&#233;nit&#233; contagieuse et les tourments ne traversent plus le visage d'Irina. Les livres la passionnent toujours autant, mais ne lui servent plus de refuge dans un univers hostile. Elle a d'autres ponts d'appui. Depuis six mois, son nouveau travail d'aide-&#233;ducatrice dans une classe d'enfants quatre jours par semaine contribue &#224; l'apaiser. Sa journ&#233;e passe en un &#233;clair, dit-elle. Elle voit les yeux des petits qui p&#233;tillent quand elle leur raconte des histoires, leurs gestes qui se d&#233;lient lors des po&#232;mes en langue des signes. Elle s'adonne &#224; son travail sans pause et la fin de classe la prend toujours par surprise. La m&#233;lancolie l'a abandonn&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conf&#233;rence suivante, la col&#232;re nous unifie. Les bonnes paroles &#171; Changer le regard sur le handicap &#187; se d&#233;versent pendant une heure, sans apporter d'exemples ou de mesures concr&#232;tes. Un participant, d&#232;s l'ouverture du d&#233;bat, propose. &#171; &#192; l'Universit&#233; de Lettres, vous mettez un professeur sourd. &#192; l'h&#244;pital, une infirmi&#232;re sourde signeuse en blouse blanche, vous verrez le regard changer radicalement, dans les minutes qui suivent &#187;. Une rafale de mains se l&#232;ve, annon&#231;ant une avalanche de signes forts. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Pour changer le regard, encore faut-il en avoir un. Notre invisibilit&#233; nous la vivons tous les jours, nous les personnes en marge, les handicap&#233;s. Pourquoi ? Notre &#233;tranget&#233; silencieuse vous fait-elle peur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes deux amis interviennent, un coup de poing de Irina suivi d'un conseil tr&#232;s politique de Raymond. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Les officiels se f&#233;licitent quand ils octroient des financements &#224; &#171; notre prise en charge &#187;. Vous ne voyez qu'un poids, un fardeau et vous n'attendez rien de nous, voil&#224; le probl&#232;me. L'int&#233;gration se mesure &#224; ce que la soci&#233;t&#233; veut bien accueillir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Qu'acceptez-vous des Roms ? Qu'avez-vous accept&#233; des silencieux ? Notre plus beau cadeau, la langue des signes, victime de censure pendant cent ans ! &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Face aux menaces sur le climat, les &#233;pid&#233;mies, en passant par les guerres et les agressions, la soci&#233;t&#233; s'affaiblit si elle se replie sur ses peurs. En prenant en compte les gens en marge, elle s'approprie sens et coh&#233;sion. La diversit&#233; renforce. &lt;br class='autobr' /&gt;
La tribune des organisateurs doit juger irr&#233;v&#233;rencieuses les interpellations. C'est leur droit. Mais ils pr&#233;f&#232;rent les nier plut&#244;t que d'y r&#233;pondre. Une mutit&#233; m&#233;prisante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous retrouvons, le soir, dans l'appartement d'une sourde, r&#233;volt&#233;s et un peu d&#233;courag&#233;s. Sans interlocuteurs, les sourds sont condamn&#233;s au dialogue entre sourds. L'humour de Raymond aide &#224; surmonter les frustrations. &#171; Nous voulions l'interpr&#233;tation des conf&#233;rences. Nous avons gagn&#233;. Gr&#226;ce &#224; l'accessibilit&#233;, nous pouvons tout entendre, m&#234;me les &#226;neries. Voyons-le comme un progr&#232;s &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mistral ne souffle plus. Les nuages n'encombrent plus le bleu du ciel de Provence, intense et lumineux. Avec le vent violent qui soufflait hier, je n'ai pu enfourcher mon v&#233;lo pour me rendre au centre-ville. Aujourd'hui, je peux me dispenser de prendre le bus. L'aberration des transports en commun me fait pester surtout depuis que j'ai vu l'urbanisme novateur de Medellin o&#249; des transports ultra-modernes d&#233;senclavent les quartiers autrefois bastions de la drogue. Ici tout l'inverse, les deux lignes de m&#233;tro doubl&#233;es d'un nouveau tramway ne desservent que le centre-ville. Pendant que Irina et Raymond ne peuvent quitter leur petite colline que par un bus al&#233;atoire, toujours lent, souvent sale, jamais &#224; l'heure. Ce soir, grillades en bord de mer du groupe de lecture, rendez-vous est pris &#224; l'h&#244;pital pour un covoiturage. J'aime cet itin&#233;raire &#224; v&#233;lo. La pin&#232;de o&#249; la brise am&#232;ne l'odeur de la mer, ensuite une longue mont&#233;e avec au bout, une vue sur toute la rade. Puis trajet prudent jusqu'&#224; l'h&#244;pital, les automobilistes sont excit&#233;s, quelques m&#232;tres de libres, ils acc&#233;l&#232;rent comme des fous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'attends Raymond &#224; la caf&#233;t&#233;ria suivant les injonctions de son texto : Table, tasse dessus. Notre blague habituelle d'&#233;crire le fran&#231;ais avec la syntaxe de la langue des signes. Pour les sourds, l'apprentissage du fran&#231;ais oral r&#233;sume leur scolarit&#233; et entra&#238;ne un double &#233;chec. Le fran&#231;ais reste une langue &#233;trang&#232;re et ils ne connaissent pas la grammaire de la langue des signes. Ce que l'enseignement officiel du fran&#231;ais n'a pas r&#233;alis&#233;, internet et les textos le r&#233;ussiront-ils ? Avec leur usage quotidien, les sourds d&#233;masquent un &#224; un les pi&#232;ges de l'&#233;crit et quelques-uns parviennent &#224; en jouer. Raymond s'en amuse avec gourmandise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je l'aper&#231;ois &#224; l'autre bout du hall, il attend l'ascenseur, accompagnant d'une patiente en fauteuil roulant. Je l'observe. Tandis qu'il &#233;coute la femme, on imagine qu'il la prend d&#233;licatement dans ses bras et quand il la replace confortablement sur son fauteuil, on croit qu'il converse avec elle. Il fait de la patiente l'acteur central de la sc&#232;ne. Le jour o&#249; je lui ai dit mon &#233;tonnement devant sa belle empathie avec les malades, il a plaisant&#233; &#171; je n'ai pas bien assimil&#233; le cours sur la &#8220;bonne distance&#8221; professionnelle &#187;. Comment d&#233;crire sa fonction d'interm&#233;diateur ? Aux sourds, il reformule le discours m&#233;dical en images de la langue des signes. Aux soignants, il explique la culture sourde, la bonne disposition spatiale en consultation pour que la communication circule entre le sourd, l'interpr&#232;te, le m&#233;decin. Les sourds le r&#233;clament et plusieurs m&#233;decins refusent de consulter en son absence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond termine. Il court, se change, se lave les mains. Une soir&#233;e d'&#233;t&#233; &#224; ne pas remettre aux &#171; calanques &#187; grecques. Une autre source de plaisanterie fr&#233;quente : les confusions provoqu&#233;e par des mots mal lus sur les l&#232;vres. Par exemple souhaiter la bonne ann&#233;e avec les deux mains qui simulent les cornes de vaches sur le front : meilleurs &#171; veaux &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le barbecue des lecteurs s'annonce bien. Je plonge dans l'air doux et atteins le miroir des rochers que la mer refl&#232;te, je traverse la calanque d'eau fra&#238;che et reviens essouffl&#233; m'allonger sur la plage, les paupi&#232;res ferm&#233;es sous le soleil couchant, dans une pl&#233;nitude de sable et de sel. Raymond encha&#238;ne brasses et mouvements sur le dos, il flotte et nage longuement avant de nous rejoindre. Les participants arrivent seuls ou en groupe. La pastissade commence. Nous partageons les plats, en discutant de la suite du cycle de nos conf&#233;rences. Nous avons envie de lire ensemble un auteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lequel choisir ? La retrait&#233;e a un nom bien pr&#233;cis en t&#234;te. Elle appartient &#224; la petite minorit&#233; de sa g&#233;n&#233;ration qui a pu &#233;tudier au lyc&#233;e. Du territoire fran&#231;ais dix par an arrivaient au baccalaur&#233;at, alors que, rapport&#233; au nombre de sourds, on aurait pu en attendre deux cent cinquante. Plusieurs mati&#232;res se r&#233;v&#233;laient complexes pour ces jeunes lyc&#233;ens, particuli&#232;rement la litt&#233;rature fran&#231;aise. De ces efforts laborieux pour aborder les livres du programme scolaire, se distingue le plaisir &#224; lire les romans d'un &#233;crivain, Albert Camus. La puissance des images qu'ils y ont d&#233;couvertes les a marqu&#233;s. Lorsque notre amie &#233;voque son nom, plusieurs convives autour du feu savent d&#233;j&#224; que le romancier v&#233;cut entour&#233; d'une m&#232;re et d'un oncle sourds, la curiosit&#233; allume sa petite flamme dans nos cerveaux. Une enfance &#224; &#233;couter ce qui se dit quand existe une peine &#224; le dire, est-ce sans cons&#233;quence dans une &#233;criture future ? Un lien existe-t-il entre une m&#232;re pauvre qui lit uniquement sur les l&#232;vres et l'&#339;uvre du grand &#233;crivain ? Cette hypoth&#232;se, un brin saugrenu, nous motive. Nous allons lire collectivement des textes de Albert Camus.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>La perdrix</title>
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		<dc:date>2017-08-16T13:33:32Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		



		<description>
&lt;p&gt;**Chapitre 1 La le&#231;on de dessin &lt;br class='autobr' /&gt;
Il &#233;tait une fois une ma&#238;tresse d'&#233;cole qui demanda &#224; ses &#233;l&#232;ves de dessiner un oiseau. Mais pas n'importe quel oiseau. Le mod&#232;le &#233;tait une superbe perdrix&#8230; morte ! C'&#233;tait une pauvre b&#234;te, assassin&#233;e par un chasseur de ses amis, qui lui en avait fait cadeau. &lt;br class='autobr' /&gt;
Tout le monde se mit en devoir de reproduire l'animal. On n'entendait plus que le bruit des plumes qui grattaient le papier, on ne voyait plus que des langues tir&#233;es au milieu de visages tendus par (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/contes-pour-elia/" rel="directory"&gt;CONTES POUR ELIA&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;**Chapitre 1 La le&#231;on de dessin&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait une fois une ma&#238;tresse d'&#233;cole qui demanda &#224; ses &#233;l&#232;ves de dessiner un oiseau. Mais pas n'importe quel oiseau. Le mod&#232;le &#233;tait une superbe perdrix&#8230; morte ! C'&#233;tait une pauvre b&#234;te, assassin&#233;e par un chasseur de ses amis, qui lui en avait fait cadeau.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout le monde se mit en devoir de reproduire l'animal. On n'entendait plus que le bruit des plumes qui grattaient le papier, on ne voyait plus que des langues tir&#233;es au milieu de visages tendus par l'application. De temps &#224; autre, cependant, un petit cri : c'&#233;tait une petite fille &#224; qui un gar&#231;on avait tir&#233; les nattes, &#224; moins que ce ne f&#251;t un petit gar&#231;on &#224; qui une fille avait gliss&#233; une grenouille dans le col.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ma&#238;tresse se f&#226;chait alors - elle n'&#233;tait pas tr&#232;s patiente. Comme elle n'arrivait pas savoir qui &#233;taient les coupables, elle mena&#231;ait la classe enti&#232;re des pires repr&#233;sailles. &#034;Je vais, disait-elle, couper de mes grands ciseaux les nattes des petites filles, comme cela les gar&#231;ons ne pourront plus les tirer. Ou encore, les petits gar&#231;ons viendront d&#233;sormais en classe en maillot de bain, de sorte que les filles ne trouvent plus de cols o&#249; glisser leurs grenouilles !&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais qui avait peur de la ma&#238;tresse ? Personne, car les enfants savaient que, jamais, la ma&#238;tresse ne pourrait les attraper : ce n'&#233;taient pas n'importe quels enfants, ceux-l&#224; &#233;taient munis d'ailes ! Comment &#233;tait-ce possible ? Mais tr&#232;s simplement. Par une co&#239;ncidence surprenante, tous les enfants de cette classe avaient des L dans leurs noms : il y avait ainsi des Alice, des H&#233;l&#232;ne, des Aline, des Liliane, des Odile, des Madeleine - peut-&#234;tre en connais-tu d'autres, qui aient des L, pour les filles ? -, et chez les gar&#231;ons, des Alain, des Louis, des Roland, des Albert, des Charles, sans oublier, naturellement, les Lucien ! - L&#224; encore, je suis s&#251;r que tu en connais d'autres, chez les gar&#231;ons ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bref, tous ces L, c'&#233;taient naturellement des ailes. Et voici pourquoi, quand la ma&#238;tresse se f&#226;chait, toute la classe s'envolait, pour se scotcher au plafond. Ils n'en descendaient que lorsqu'elle &#233;tait calm&#233;e. Tout le monde repliait alors ses L, jusqu'&#224; la prochaine fois, et on les entendait s'apostropher par leurs noms sans ailes : Aice, Madeeine, Odie, Chares, Abert ou Ucien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour en revenir &#224; mon histoire, les enfants remirent leurs chefs-d'&#339;uvre &#224; la ma&#238;tresse. Celle-ci remarqua alors l'horrible chose : la perdrix qu'Alice avait repr&#233;sent&#233;e &#233;tait vivante !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ah non, s'&#233;cria la ma&#238;tresse, quel toupet ! Qui t'a autoris&#233;e, impertinente, &#224; modifier le mod&#232;le ? Or &#231;&#224;, je vais te rev&#234;tir du bonnet d'&#226;ne. Sit&#244;t dit, sit&#244;t fait. Alice fut coiff&#233;e du bonnet et mise au piquet, dans un coin de la classe.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;**Chapitre 2 Le ch&#234;ne et le roseau&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Un jour s'&#233;tait pass&#233;. Alice demeurait au piquet. Je te lib&#233;rerai, grondait la ma&#238;tresse, quand tu dessineras une perdrix morte. Alice ne l'entendait pas de cette oreille - ni de l'autre, d'ailleurs, car, comme sa ma&#238;tresse criait trop fort, en classe, elle avait soin de se munir, tous les matins, avant de p&#233;n&#233;trer &#224; l'&#233;cole, de boules Qui&#232;s, dont elle se garnissait les oreilles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle n'avait, de toute fa&#231;on, pas l'intention de c&#233;der. Dessiner la perdrix morte, &#231;'aurait &#233;t&#233; donner carte blanche aux chasseurs pour continuer leurs crimes. Elle &#233;tait plut&#244;t d'avis de les traduire devant un tribunal de guerre. Elle complotait, d'ailleurs, quand elle serait grande, de pr&#234;ter son L &#224; des chasseurs, de mani&#232;re &#224; ce qu'ils s'envolent, ce qui lui donnerait une excellente occasion d'organiser &#224; leurs d&#233;pens un tir aux pigeons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoiqu'il en soit, elle ne pouvait pas rester &#233;ternellement au piquet. D'ailleurs, elle avait envie de faire pipi. Elle se mit, doucement d'abord, plus fort ensuite, &#224; agiter son L. Et qu'arrive-t-il quand on agite son L ? Eh bien, cela fait du vent. Et m&#234;me, de la temp&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La ma&#238;tresse, non plus, n'avait pas l'intention de c&#233;der. Elle se prenait pour un ch&#234;ne :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Mon front, dit-elle &#224; Alice&lt;br class='autobr' /&gt;
Non content d'arr&#234;ter les rayons du soleil,&lt;br class='autobr' /&gt;
Brave l'effort de la temp&#234;te.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alice souriait et, se balan&#231;ant au gr&#233; des tourbillons, chantait :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Je plie et ne romps pas&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tant et si bien, qu'&#224; force d'ouragan, la ma&#238;tresse, qui ne voulait pas plier, fut, comme le ch&#234;ne, d&#233;racin&#233;e. Et la voil&#224; par terre, &#224; quatre pattes, en train de chercher ses lunettes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'&#233;tait une ma&#238;tresse t&#234;tue. &#034;Puisque la M&#233;t&#233;o nous donne un avis de temp&#234;te, dit-elle &#224; sa classe, rentrez chez vous, aujourd'hui, personne en mer, pardon, personne en classe, demain, il fera meilleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se disait, en effet, que les L d'Alice finiraient par se fatiguer et que la petite fille se d&#233;ciderait, le lendemain, &#224; dessiner la perdrix morte.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;**Chapitre 3 Le li&#232;vre, la tortue, la grenouille et le b&#339;uf&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le troisi&#232;me jour, la com&#233;die continua. Alice, toujours au piquet, n'&#233;tait pas d&#233;cid&#233;e &#224; c&#233;der. La ma&#238;tresse non plus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alice proposa alors &#224; sa tortionnaire de se d&#233;partager par des &#233;nigmes. Chacune poserait la sienne. La perdante, ayant perdu, devrait c&#233;der, ce qui para&#238;t normal, une perdante ne pouvant pas &#224; la fois &#234;tre une gagnante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je commence dit la ma&#238;tresse : &#034;Qui est-ce qui court plus vite que le li&#232;vre ?&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Le lapin&#034;, s'&#233;crie Alice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Ah bon, ce n'est pas la tortue ?&#034;, s'&#233;tonne la ma&#238;tresse ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Va donc, h&#233;, ringarde, c'est bien connu que le lapin est plus petit que le li&#232;vre, et s'il est plus petit, c'est qu'il est plus court, et s'il est plus court, eh bien, il court plus !&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;J'ai perdu, &#224; ton tour&#034;, dit la ma&#238;tresse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Qui est-ce qui veut se faire plus grosse que le b&#339;uf ?&#034;, interroge Alice&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;J'ai trouv&#233;, j'ai trouv&#233;, dit la ma&#238;tresse, c'est la grenouille.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Tu l'as dit, tu l'es !&#034;, s'&#233;crie Aline et, sans h&#233;siter, elle se saisit de sa ma&#238;tresse et la fourre dans le col d'un gar&#231;on qui passait par l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais voil&#224; que la grenouille veut vraiment se faire plus grosse que le b&#339;uf. Comme Alice continuait &#224; faire du vent avec ses L, la ma&#238;tresse, devenue grenouille, se mit &#224; l'avaler, &#224; l'avaler, si bien qu'elle gonfla, gonfla de mani&#232;re qu'on voyait distinctement ses cornes sortir par la chemise du petit gar&#231;on qui, lui, ne voyait rien, car &#231;a se passait dans son dos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la fin, la ma&#238;tresse comprit que si elle continuait, elle allait &#233;clater. Elle avait entendu parler de cela et ne voulait de cette fin &#224; aucun prix. C'est pourquoi, quoiqu'elle f&#251;t tr&#232;s bien &#233;lev&#233;e par ses parents, elle se r&#233;signa &#224; &#233;mettre un &#233;norme pet lib&#233;rateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu penses, qu'apr&#232;s cela, elle fut de nouveau oblig&#233;e de donner cong&#233; pour l'apr&#232;s-midi &#224; ses &#233;l&#232;ves : l'odeur &#233;tait telle qu'ils n'auraient pu tenir qu'avec des masques &#224; gaz. Or, il n'y en avait plus &#224; l'&#233;cole : on avait utilis&#233; les derniers &#224; un bal masqu&#233;, justement.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;**Chapitre 4 La Marseillaise, la Cigale et la Fourmi, le Lion et le rat&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le quatri&#232;me jour, Alice se dit que toutes les fables de La Fontaine ne suffiraient pas &#224; venir &#224; bout de cette ent&#234;t&#233;e de ma&#238;tresse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y avait qu'une chose &#224; faire. Alice h&#233;sita longuement &#224; d&#233;voiler qu'elle &#233;tait une sorci&#232;re, puis finit par s'y r&#233;soudre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Profitant de ce que la ma&#238;tresse, faisant la le&#231;on &#224; ses camarades, lui tournait le dos - n'oublie pas qu'elle &#233;tait toujours au piquet -, elle fixa de ses yeux noirs la perdrix, toujours dispos&#233;e sur le chevalet et fit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Abracadabra !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La perdrix ouvrit un &#339;il&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bis !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La perdrix ouvrit le second &#339;il.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ter !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La perdrix ouvrit son troisi&#232;me &#339;il.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au quatri&#232;me, elle s'envola, pour aller se poser sur la t&#234;te de la ma&#238;tresse et se mit en devoir de manger sa perruque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alice avait gagn&#233;. Il ne lui restait qu'&#224; entonner la Marseillaise, ce qu'elle fit illico. Je pense que tu en connais l'air.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les paroles, je vais te les rappeler :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[**Allons enfants de la magie&lt;br class='autobr' /&gt;
Ma perdrix est ressuscit&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
Contre nous, ma&#238;tresse honnie&lt;br class='autobr' /&gt;
Tous nos dards ardents sont lev&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tous nos dards ardents sont lev&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Entendez-vous dans nos montagnes&lt;br class='autobr' /&gt;
Rugir, Carabosse en dada&lt;br class='autobr' /&gt;
Qui vient, &#224; coups de mort-aux-rats,&lt;br class='autobr' /&gt;
Polluer Morilles et lasagnes&lt;br class='autobr' /&gt;
Vos larmes, coll&#233;giens,&lt;br class='autobr' /&gt;
Vos larmes, coll&#233;giens&lt;br class='autobr' /&gt;
S&#233;chons, s&#233;chons,&lt;br class='autobr' /&gt;
Qu'un chant tr&#232;s pur, abreuve nos oignons.*]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais tu penses bien que la ma&#238;tresse n'allait pas se laisser impressionner. Elle sauta sur sa canne et, poursuivant Alice, elle r&#233;citait :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Vous chantiez, j'en suis fort aise,&lt;br class='autobr' /&gt;
Eh bien, dansez, maintenant !&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alice comprit qu'il lui faudrait employer les grands moyens, pour ramener cette grande personne &#224; la raison. Justement, un p&#234;cheur passait par l&#224;. Il voulut bien pr&#234;ter son filet &#224; Alice qui emballa sa ma&#238;tresse dedans, en deux temps et peut-&#234;tre trois mouvements. Ses rugissements ne purent l'en d&#233;faire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alice, bonne fille, l&#226;cha alors sa perdrix ressuscit&#233;e qui, picoti, picota, grignota le filet, comme quoi :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;On a souvent besoin d'un, plus petit que soi&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis, la ma&#238;tresse a compris qu'une perdrix vivante vaut mieux qu'une perdrix morte. Lors des le&#231;ons de dessin, la classe se transforme en voli&#232;re. Les enfants poursuivent dans les airs les perdrix, leur crayon d'une main, la gomme dans l'autre, le cahier de dessin coinc&#233; entre leurs L.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils ont pr&#234;t&#233; des L &#224; la ma&#238;tresse pour, qu'elle aussi, puisse voler : c'est pourquoi on a chang&#233; son nom de Mimi en Lili.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; Alice, l'&#233;cole lui a d&#233;cern&#233;, &#224; la fin de l'ann&#233;e, le prix d'excellence : une jolie source, dans une merveilleuse oliveraie. C'est le prix La Fontaine. Elle peut y chanter la Marseillaise tous les 14 Juillet, en pr&#233;sence de Monsieur le Maire et du Pr&#233;sident de la R&#233;publique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Irina</title>
		<link>https://outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/article/irina</link>
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		<dc:date>2017-08-06T12:26:20Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean Dagron</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;La compagne de Raymond parle de sa vie, en images et en gestes. &lt;br class='autobr' /&gt; Des vid&#233;os sous le bras, j'arrive chez mes amis. Irina m'accueille seule. Elle est embarrass&#233;e pour ranger mon paquet. L'armoire d&#233;borde d&#233;j&#224; de DVD, de cassettes. &#8211; Je remplis la biblioth&#232;que et Raymond cette armoire de ses pellicules. &#8211; Tu n'as pas de films ? Elle me sourit. &#8211; Je pr&#233;f&#232;re les promenades dans ma vid&#233;oth&#232;que personnelle me dit-elle de sa petite voix monocorde. Elle loge dans mon cerveau, bien rang&#233;e, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/" rel="directory"&gt;LA VOIX DU FLEUVE&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;La compagne de Raymond parle de sa vie, en images et en gestes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Des vid&#233;os sous le bras, j'arrive chez mes amis. Irina m'accueille seule. Elle est embarrass&#233;e pour ranger mon paquet. L'armoire d&#233;borde d&#233;j&#224; de DVD, de cassettes. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je remplis la biblioth&#232;que et Raymond cette armoire de ses pellicules. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tu n'as pas de films ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Elle me sourit. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je pr&#233;f&#232;re les promenades dans ma vid&#233;oth&#232;que personnelle me dit-elle de sa petite voix monocorde. Elle loge dans mon cerveau, bien rang&#233;e, toujours pr&#234;te pour une s&#233;ance priv&#233;e. Tu d&#233;sires assister &#224; une projection ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Une belle occasion. Comprendre la trajectoire et les motivations de la compagne de mon ami s'int&#232;gre bien &#224; mon projet d'&#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se confie en utilisant la langue des signes. En changeant de langue, sa figure se modifie. Quand Irina m'a propos&#233; ses souvenirs, elle a hauss&#233; fortement les sourcils, elle le fait d&#232;s qu'elle pose une question oralement, ce qui lui donne un air presque agressif. Quand elle signe, les traces d'effort disparaissent de son visage qui s'apaise. Ses gestes dessinent une &#233;tag&#232;re. Elle attrape une cassette imaginaire dont elle fait mine de lire le titre. Les premiers souvenirs d'Irina.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Commen&#231;ons par un court-m&#233;trage. Dans mon pyjama, je dois avoir deux ou trois ans. Le docteur se penche vers moi. Je sais que les piq&#251;res vont succ&#233;der et que je vais protester. La sc&#232;ne suivante, toujours la m&#234;me. Lors des allers-retours incessants entre la maison et l'h&#244;pital, nous croisons un homme, probablement une connaissance de ma m&#232;re. Il se courbe pour m'adresser la parole, cela me rappelle le docteur, je me jette en arri&#232;re en hurlant. La m&#233;moire visuelle d'Irina se d&#233;voile, images fid&#232;les, pr&#233;cises, non celles d'un d&#233;cor en carton-p&#226;te, mais d'un pass&#233; qui appara&#238;t en un tour de main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; &#201;pisode suivant. Ma m&#232;re et moi allons consulter un m&#233;decin asiatique. Je pousse des cris devant un micro et je m'amuse. S&#233;ance d'acupuncture. Je reste calme, ces piq&#251;res-l&#224; je les supporte bien. Avec des aiguilles sur les jambes, le kyste de maman avait disparu. Elle esp&#233;rait sans doute que les aiguilles sur le visage r&#233;pareraient mon audition. Pour ma m&#232;re ma surdit&#233; ne constitue pas un d&#233;sastre d&#233;finitif et ne rel&#232;ve d'aucune mal&#233;diction. N&#233;anmoins les premi&#232;res ann&#233;es si elle avait pu s'en d&#233;barrasser&#8230; Irina s'arr&#234;te quelques instants. Une pause avant le deuxi&#232;me film.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je cherche l'enfant dans la jeune femme qui me fait face, peut-&#234;tre dans les yeux clairs remplis de curiosit&#233;, le sourire d&#233;licat qui flotte spontan&#233;ment sur ses l&#232;vres ou bien son long visage un peu sec.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Deux bobines, un titre commun : Papa. &lt;br class='autobr' /&gt;
La vedette principale me sourit. J'aime bien son sourire, mais il ne m'emm&#232;ne jamais, pas m&#234;me au football qu'il aime tant. Ou bien la pellicule du match est-elle perdue ? &lt;br class='autobr' /&gt;
De retour &#224; la maison, il frappe &#224; la porte et ma m&#232;re ne veut pas ouvrir. Il a bu. Les mains d'Irina dessinent des ondes de vibrations qui passeraient d'un lit &#224; son corps. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Alors je me l&#232;ve pour regarder par le trou de la serrure. Mon p&#232;re tape contre les murs. D&#232;s qu'il peut p&#233;n&#233;trer dans l'appartement, il allume une lumi&#232;re violente. Depuis l'enfance, l'&#233;clat des lampes &#233;lectriques &#233;blouissantes me donne la naus&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le film se poursuit. Sur une place &#224; c&#244;t&#233; du terrain de sports, je marche avec maman. Le contexte n'est pas sur l'&#233;cran, je le connais. Je suis inscrite &#224; l'&#233;cole des sourds et mon p&#232;re a disparu depuis quelques mois. Sur les images suivantes, mon p&#232;re surgit, un couteau &#224; la main. J'ai su plus tard qu'il cherchait &#224; m'enlever. Dans un &#233;clat, Irina montre l'image qui s'&#233;parpille. Vertiges, chutes de tension. L'obscurit&#233;. Des sc&#232;nes fragment&#233;es surgissent fugitives, Irina allong&#233;e pr&#232;s d'un arr&#234;t de bus. &#192; nouveau l'image s'estompe. &#201;cran noir. Ses l&#232;vres bougent, comme savourant un liquide agr&#233;able et ses yeux se rouvrent progressivement. &#8211; Le go&#251;t au secours de la vue. Un m&#233;lange de chocolat au rhum que l'on m'a donn&#233; pour reprendre des forces remplace le mot &#171; Fin &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me bobine Papa. Br&#232;ve, la derni&#232;re, dont il est l'acteur principal. J'ai treize ans, assise, un livre sur les genoux, dans le salon. Maman fait un geste pour m'avertir que l'on a frapp&#233; &#224; la porte. &#201;videmment ce genre d'information m'&#233;chappe, mais je dois quand m&#234;me aller ouvrir. Stupeur, sur le pas de l'appartement, un bouquet de fleurs &#224; la main, mon p&#232;re signe &#171; &#199;a va ? &#187;. Il entre et nous nous installons dans le s&#233;jour. Maman lui propose de partager notre repas. Je comprends qu'il travaille dans une entreprise d'&#233;lectricit&#233; qui emploie des sourds. A-t-il pens&#233; &#224; moi quand il a fait l'effort de s'adresser &#224; eux ? Comment le savoir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me concentre sur le film. Imaginer ses signes comme une preuve d'amour ? Il ne signe pas suffisamment bien pour que puissent appara&#238;tre une sensualit&#233; derri&#232;re sa rudesse, ou une pens&#233;e derri&#232;re ses propos routiniers. Il ne parle que de son quotidien. Je comprends qu'il continue &#224; boire. Un mauvais point pour lui, mais je d&#233;couvre aussi des habitudes communes. Il n'aime pas les morceaux de pommes de terre et les enl&#232;ve de sa soupe, comme moi. Nous replions tous les deux soigneusement notre serviette alors que ma m&#232;re la froisse en boule. L'h&#233;ritage de mon p&#232;re s'arr&#234;te l&#224;. Quelques semaines apr&#232;s cette visite, au cours d'une querelle avec des voisins, il re&#231;oit des coups de couteau, il meurt. Irina cl&#244;t ses paupi&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son p&#232;re qui balbutiait quelques signes me replonge dans la modeste aventure de mes premiers essais. Lorsque j'agitais mes mains, comment savoir la part du contexte, de la lecture labiale ou bien de mes gestes maladroits qui me faisaient comprendre de mon interlocuteur ? Un jour, cela se r&#233;solut, gr&#226;ce &#224; un sourd rencontr&#233; par hasard dans le hall de la Gare de Lyon. Il se mit &#224; faire une phrase, et dans l'air moula un pot. Je lui r&#233;pondis en jonglant &#224; mon tour. Le contenu du bavardage est tomb&#233; dans l'oubli, pas la sensation de ce ballet. L&#233;gers, nous volions ensemble dans notre bulle, fr&#244;l&#233;s par les voyageurs indiff&#233;rents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le visage d'Irina s'anime. Ses mains tracent les rayonnages de films. En bonne place, elle y trouve un long m&#233;trage. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Maman. En g&#233;n&#233;ral, nous sommes toutes les deux, je participe &#224; tout. Maman travaillait dans une entreprise de commerce international, elle y r&#233;cup&#233;rait des v&#234;tements et les retaillait. Nous vivions modestement, mais les gens nous complimentaient de notre allure. &lt;br class='autobr' /&gt;
Regarde l'&#233;cran. Je couds avec elle. Elle quitte la pi&#232;ce et je confectionne seule des habits pour mes poup&#233;es, je trouvais celles marqu&#233;es DDR (R&#233;publique D&#233;mocratique Allemande) plus jolies que les poup&#233;es russes. Je m'absorbais dans de longs jeux solitaires que maman ne supportait pas. Irina se tourne de c&#244;t&#233; dans le r&#244;le de sa m&#232;re. &#171; Tu dois t'ennuyer ! Jouons ensemble ! &#187; Puis elle reprend sa position de t&#233;moin.&lt;br class='autobr' /&gt; &#8211; Maman, dans l'incapacit&#233; de discuter et de s'adapter &#224; mes jeux, m'imposait ses r&#232;gles, ou choisissait un autre jeu. Alors je me suis fabriqu&#233; un monde &#224; moi et &#224; ses yeux je suis devenue une enfant trop s&#233;rieuse, qui n'aimait pas jouer. &lt;br class='autobr' /&gt;
Gros plan sur Maman, elle &#233;pelle des mots. Chaque jour, je dois &#233;crire sur un tableau le nom des objets de notre environnement. Elle ne signe pas, mais conna&#238;t l'alphabet manuel. &#192; cinq ans elle m'a inscrite &#224; l'&#233;cole des sourds et j'ai commenc&#233; &#224; signer naturellement. Elle m'emmenait &#224; des s&#233;ances d'orthophonie et je lisais sur les l&#232;vres, surtout les siennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;me gros plan. Elle me ferme la bouche avec un doigt autoritaire, elle posait des interdits devant toute manifestation bruyante. Comme je ne sais pas juger du sonore ou de l'inaudible, j'ai pris l'habitude d'&#233;touffer m&#234;me mes rires, contrairement &#224; ce que font, para&#238;t-il, beaucoup de sourds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Malheureusement une sc&#232;ne n'a pas &#233;t&#233; tourn&#233;e. Maman m'en a parl&#233; r&#233;cemment. Un soir elle a pouss&#233; la porte de ma chambre, j'&#233;tais assise sur le tapis et me racontais des histoires en langue des signes. Un choc tel qu'elle a referm&#233; la porte sans se manifester. J'aimerais voir son visage &#224; cet instant-l&#224;. Je l'imagine un peu triste, et soulag&#233;e aussi. Triste, car elle a compris mon bonheur dans un univers qui n'est pas le sien et heureuse de mon imaginaire qui se d&#233;veloppait. Je n'existais que s&#233;rieuse, trop, et ne supportais pas l'&#233;chec. Je me trompe, tout le monde se trompe, ma m&#232;re n'arrivait pas &#224; m'expliquer la normalit&#233; de l'&#233;chec. La communication avait des limites, mais son amour... Ses deux bras s'ouvrent dans une belle envol&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; La vision de son visage souriant me revient par instants, ses gestes doux, les mouvements de ses l&#232;vres en &#233;cho au mouvement de mes mains. Chaque fois, comme une r&#233;v&#233;lation, le mot Amour entre par les yeux. Je n'ai jamais pu entendre ma m&#232;re dire &#171; je t'aime &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Sa g&#233;n&#233;rosit&#233;... Les deux bras tendent encore vers le lointain. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Elle m'a permis de grandir et de chercher les connaissances aupr&#232;s d'autres, quitte &#224; nous &#233;loigner. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Qui d'autre a compt&#233; pour toi, comme l'oncle pour Raymond ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Notre voisin de palier, il me prot&#233;geait. Je refusais de sortir seule, j'avais peur de me confronter &#224; l'incompr&#233;hension et au rejet. Jusqu'au jour o&#249; il m'a dit : &#171; Je m'absente souvent, donc je ne serais pas toujours l&#224; pour t'accompagner. Tu ne peux pas rester enferm&#233;e la journ&#233;e enti&#232;re &#187;. Il ne me laissait pas le choix, mais il m'a offert une solution en &#233;laborant un code gestuel que nous avons pr&#233;sent&#233; aux commer&#231;ants et &#224; des habitants du quartier. Il avait divorc&#233; et je rempla&#231;ais un peu sa fille qui ne vivait plus avec lui. Par &#233;pisodes, il se comportait bizarrement. Cela venait, d'apr&#232;s lui, d'un masque &#224; oxyg&#232;ne bris&#233; dans un avion militaire. Il s'&#233;tait r&#233;veill&#233; d'un long coma avec des s&#233;quelles psychologiques. Apr&#232;s l'accident, son esprit boitait et tr&#233;buchait de mani&#232;re impr&#233;visible. Par instants, les r&#233;alit&#233;s, il ne pouvait les exprimer, il les &#233;prouvait. Devant les autres, il se butait, certain d'avoir toujours raison. Moi, je l'&#233;mouvais et quand la col&#232;re l'envahissait, ma pr&#233;sence l'apaisait. Peut-&#234;tre me voyait-il confront&#233;e &#224; une m&#234;me impossibilit&#233; de parler. Ce mur, on le prend de face, d'un coup, puis on s'&#233;puise en longues p&#233;riodes m&#233;lancoliques ou en pleurs silencieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des gens diff&#233;rents on en voit partout. Des trop grands, des trop petits, des difformes, on remarque une mutilation, une couleur de peau, une voix ou un geste b&#233;gayant. Ces diff&#233;rences attirent l'attention, l'&#233;tonnement ou le d&#233;go&#251;t, on r&#233;duit l'autre &#224; son &#233;tranget&#233;. Selon mon protecteur, nous &#233;tions tous les deux des bless&#233;s de la vie. Une blessure invisible, une pens&#233;e ou une parole qui ont des rat&#233;s, cela ne se voit pas tant que l'on reste en marge. Cette assignation &#224; r&#233;sidence perp&#233;tuelle dans le secret, il la refusait pour lui et moi, il me poussait vers les autres et dans la rue. Depuis je n'ai jamais renonc&#233; &#224; cette libert&#233;, j'explore sans limites les quartiers, les recoins de chaque ville et ne crains aucune rencontre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Irina m'a quelque peu impressionn&#233;e. Il me faudra du temps pour rapporter ses propos sign&#233;s en fran&#231;ais sans les d&#233;former. Un passeur, pas un faussaire ! Elle s'est arr&#234;t&#233;e. Je peux intervenir sans interrompre le fil de sa pens&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Ton pass&#233;, tu as choisi une projection de films pour le rapporter. Souvent, les sourds se souviennent du cin&#233;ma de leur jeunesse. Les sc&#232;nes qu'ils rejouaient avec leurs copains, les images qu'ils ont conserv&#233;es avec tous les d&#233;tails... &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Oui, les spectacles visuels, ils adorent &#231;a. Le cin&#233;ma de mon quartier a illumin&#233; mon enfance. Soudain le monde s'ouvrait, les murs gris de la vie quotidienne se fissuraient pour laisser appara&#238;tre des univers nouveaux. Malgr&#233; la contrainte de la routine, certains regardent les nuages rouler &#224; l'horizon. Le cin&#233;ma m'a incit&#233;e &#224; me promener au-del&#224; des limites. Depuis ma jeunesse, r&#232;gles de l'&#233;tat, de la famille, de la religion, rien ne me semble ind&#233;passable. Fin de la projection.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un mois plus tard, nous installons les hamacs au bord de la plage. Raymond aime nager longuement, Irina et moi pr&#233;f&#233;rons le farniente. Irina signe le mouvement des vagues qui se prolongent dans la brise, se poursuit dans l'ondulation des hamacs puis dans la promenade d'une personne dans son cerveau, sur la rive de sa conscience. Comment &#233;crire cela en fran&#231;ais ? Chaque vague effleure du doigt sa pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une brusque d&#233;ferlante se d&#233;tache et la submerge, elle la nomme : l'angoisse, qui a domin&#233; toute son adolescence. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; L'impression &#233;prouvante d'&#234;tre double, d'avoir deux Moi. La malentendante studieuse, que l'on montrait en exemple et l'autre, &#224; l'abri des regards, l'aventuri&#232;re. Je pensais que si j'&#233;liminais un des deux Moi, l'autre dispara&#238;trait &#233;galement. Le Moi aventureux, je le redoutais, il se tapissait dans un recoin guettant la moindre opportunit&#233; pour m'entra&#238;ner, et je l'esp&#233;rais secr&#232;tement pour go&#251;ter les d&#233;lices d'univers inconnus. Des risques, je n'en courus pas dans les aventures amoureuses. &#192; quinze ans, j'ai eu un petit copain, tout mignon. Pourquoi ai-je dit &#224; Maman que ses bises me plaisaient ? La r&#233;ponse imm&#233;diate. &#171; Irina, tu ne l'inviteras pas &#224; la maison. &#187; Du discours qui suivit rapide, trop rapide, je n'ai retenu que quelques mots &#171; dangers &#187; &#171; grossesse &#187;. J'ai arr&#234;t&#233; l&#224; mes relations avec les gar&#231;ons pour plusieurs ann&#233;es. Les larmes qui coulaient sur les joues de mes copines me confortaient dans mon abstinence. J'ai pr&#233;f&#233;r&#233; me consacrer &#224; la lecture, au sport, surtout la natation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, je plonge dans mes souvenirs. Regarde cette vague sinistre qui s'&#233;tale sur la plage. Celle d'une tentative de viol subi vers l'&#226;ge de vingt ans, au foyer des sourds, &#224; la fin d'une f&#234;te. Un costaud de vingt-cinq ans, qui m'avait d&#233;j&#224; trop coll&#233;e dans la soir&#233;e, me presse. &#171; Viens, viens. &#187; Je le repousse. Il m'agrippe, m'emp&#234;che de sortir et devient comme fou. Une &#233;ducatrice entendante que je connaissais &#224; peine intervient. Toutes les deux, nous chassons le type. J'y gagne une joue enfl&#233;e pendant un mois et une amie, l'&#233;ducatrice, Natacha, une Russe qui avait appris &#224; se d&#233;fendre &#224; Moscou. Je me suis &#233;panch&#233;e aupr&#232;s d'elle. Les ann&#233;es qui ont suivies, je ne sors plus qu'avec Natacha. Elle cache une force de tigresse. Lorsqu'un mouvement brusque lui &#233;chappe, elle peut casser ce qui l'entoure ! En sa pr&#233;sence, je me sens rassur&#233;e, je l'accompagne &#224; Moscou. Un milieu sordide o&#249; pour la premi&#232;re fois, je vois quelqu'un poser un garrot pour s'injecter de la drogue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nombreux sourds vendent de l'h&#233;ro&#239;ne et toutes sortes de produits. Certains maigrissent tragiquement et meurent en quelques semaines. Je garde l'image d'un gar&#231;on tremblant sous une douche chaude qui supplie qu'on lui ach&#232;te vite une dose. La drogue nous environne. Une fois, la police nous contr&#244;le alors que nous circulions en voiture. Je r&#233;ussis &#224; dissimuler un sac suspect pendant que Natacha attire l'attention des policiers par ses r&#233;criminations. Le lendemain, Natacha re&#231;oit un appel de ma m&#232;re qui s'inqui&#232;te, car pour la premi&#232;re fois j'ai oubli&#233; son anniversaire. Natacha organise mon retour le jour m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Regarde la mer. Ces nouvelles vagues comment sont-elles ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Ni tristes, ni gaies, mais r&#233;guli&#232;res et d&#233;termin&#233;es. L'atelier de couture o&#249; je travaillais depuis trois ans ferme la porte. J'aimais bien coudre au milieu des dizaines de sourds qui venaient d'un peu partout, de Russie et d'Asie. Je fais des m&#233;nages et je d&#233;cide de partir d'Ukraine, la situation se d&#233;grade pour les sourds et je crains d'y retrouver un jour l'ambiance de la capitale russe, le ch&#244;mage et l'impression constante d'&#234;tre sous surveillance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai vingt-sept ans quand je me rends au Danemark pour un rassemblement international de sourds. Il y r&#232;gne de l'excitation, de stupides rivalit&#233;s entre Allemands et Am&#233;ricains, rien ne me plait. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Comment pour une sourde ukrainienne tisser des liens &#224; l'&#233;tranger ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tout se transforme avec internet. Les sourds se pr&#233;cipitent sur la toile et les &#233;changes se multiplient. Mes premiers contacts ne d&#233;passent pas le niveau carte postale ou la drague ennuyeuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement, je communique plusieurs fois par semaine avec une Italienne, entendante et professeur de fran&#231;ais. J'avais toujours d&#233;sir&#233; apprendre le fran&#231;ais. Je lui demande de chatter dans cette langue et avec la traduction automatique en russe, je compare les deux textes. Au bout de quelques mois, ce fran&#231;ais &#233;crit basique me suffit pour correspondre avec une Fran&#231;aise sourde de Marseille et avec un malentendant suisse. Ce dernier, un chauffeur routier, se rend r&#233;guli&#232;rement en Pologne. Nous nous y rencontrons plusieurs fois et j'accepte de partir vivre avec lui. Si les barri&#232;res tombent avec internet, le passage de fronti&#232;res est de plus en plus compliqu&#233;. Je suis oblig&#233;e de me cacher au milieu du chargement d'un camion. La fronti&#232;re suisse, je la passe &#224; pied et nous nous rejoignons discr&#232;tement, deux kilom&#232;tres plus loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet homme qui m'accueille veut se marier, avoir des enfants. Il part le matin &#224; six heures. Je m'ennuie terriblement dans ce village tout propret o&#249; chacun vit reclus. Les magasins ferment t&#244;t et la vie nocturne n'existe pas. Lorsque mon compagnon insiste une nouvelle fois pour que j'adh&#232;re &#224; son &#233;glise protestante, je comprends qu'il est pr&#233;f&#233;rable de partir. Je rejoins mon amie italienne, une entendante qui fr&#233;quente les sourds et participe &#224; de nombreuses f&#234;tes au milieu d'Italiens vivants et joyeux. Mais je ne trouve aucun travail. Une copine me propose de mendier avec elle. Je n'ai pas quitt&#233; l'Ukraine pour vivoter ainsi. Je vais &#224; Marseille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment mettre en fran&#231;ais les confessions de Irina, je me repose la question. D&#233;crire les expressions ? Pour l'&#233;quivalent d'une phrase en signe, une page n'y suffirait pas. D&#233;crire les signes ? Les dictionnaires actuels le font en dessins ou en vid&#233;os. Au XIXe si&#232;cle les Fr&#232;res de Saint-Gabriel l'ont r&#233;alis&#233; en fran&#231;ais &#233;crit. Par exemple, pour le signe du mot &#171; matin &#187; : La main gauche &#233;tendue devant soi, la paume en bas figure l'horizon, la main droite les doigts r&#233;unis et relev&#233;s, la paume en haut simule le soleil levant et s'&#233;l&#232;ve au-dessus de la main gauche du c&#244;t&#233; &#224; la poitrine. On appr&#233;hende bien que la pr&#233;cision du signe l'&#233;loigne d'une simple gesticulation et aussi la r&#233;f&#233;rence au lever du jour, que n'ont pas les phon&#232;mes du mot &#171; matin &#187;. Mais dans l'&#233;criture des Fr&#232;res de Saint-Gabriel que devient l'imaginaire provoqu&#233; par le soleil que l'on voit poindre ? Je d&#233;cide de me centrer sur le sens et si la force visuelle d'un discours sourd me bouleverse particuli&#232;rement, je tenterais, &#224; ce moment-l&#224; de transcrire mon &#233;motion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'occasion d'achever l'histoire de la jeune ukrainienne se pr&#233;sente deux mois plus tard. Apr&#232;s avoir dormi chez mes amis, j'ai le rythme ralenti d'un dimanche. Irina, gu&#232;re plus dynamique, reste &#224; demi allong&#233;e sur le canap&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Quand je n'ai rien de particulier &#224; faire, je r&#234;vasse. J'ai la m&#233;moire auditive des bruits de portes, de pas, de certains sons de voix. Pourtant dans mon univers virtuel, ne surgissent que des mouvements, des couleurs, une richesse visuelle. Nous d&#233;jeunons en picorant tranquillement.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je me sens bien &#224; Marseille et avec Raymond, plus vraiment en marge. J'ai un amoureux et pas d'enfant, j'en refuse encore l'id&#233;e, je sors &#224; peine de la prison de mes conflits internes. Adolescente, ma grande solitude contribuait sans doute &#224; cette angoisse. Hors de ma m&#232;re et de mon voisin, qui &#233;tait capable de me venir en aide, ne serait-ce qu'&#233;changer avec moi ? Les entendants ? &lt;br class='autobr' /&gt;
De ma m&#233;moire n'&#233;merge aucun nom, aucun visage, sauf un, celui d'un personnage banal, coll&#232;gue de ma m&#232;re. Pourquoi ce bonhomme insignifiant a-t-il provoqu&#233; une telle r&#233;action ? Qu'a-t-il fait ? Son regard a travers&#233; mon corps. Bien d'autres l'avaient fait avant lui, mais ce fut l'allumette qui a embras&#233; une plaine d&#233;j&#224; bien s&#232;che. &#192; partir de ce jour, ces regards qui rendent mon existence transparente m'insupportent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La solution, devenir consistante, ne plus avoir son &#234;tre morcel&#233;. Au lieu de mener la guerre entre mes Moi oppos&#233;s, je les ai laiss&#233;s vagabonder dans mon espace int&#233;rieur. En libert&#233;, ils se tol&#232;rent et ne se tapent plus dessus. J'ai pris de l'&#233;paisseur et ne subissant plus le monde, j'ai pu le percevoir. J'ai fait le tri. Les entendants qui ne me respectent pas, j'ai l'impression qu'ils ne respirent pas la m&#234;me atmosph&#232;re que moi. Dans mon cerveau, ils flottent, feuilles au gr&#233; du vent. Je ne retiens rien d'eux, y compris leur nom. On ne nomme pas les feuilles des arbres !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un peu excessive ? Les entendants me rel&#232;guent avec une indiff&#233;rence fonci&#232;re voisine. Ils parlent, sans se soucier d'&#234;tre compris. Qu'est que je retiens d'eux ? Une vibration de l'air. Cela n'a pas de sens. Ah, le sens des sens ! Nous &#233;clatons de rire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une phrase je relance l'engrenage bien huil&#233; d'une confidence qui avale la pr&#233;c&#233;dente et que la suivante d&#233;vore d&#233;j&#224;. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tu t'es affirm&#233;e. La fille timide n'existait plus ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Longtemps je n'ai pas os&#233; prendre la parole. La situation est injuste. Quand je prononce un mot, je me retrouve nue, accroch&#233;e &#224; une signification pr&#233;cise. Les entendants restent habill&#233;s de ces mots aux multiples sens apparents et aux sous-entendus si nombreux, et ils les agencent en phrases avec tant de variations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment faire ? Sinon me prot&#233;ger en observant, silencieuse, le monde. Avec les entendants, je ne partageais qu'un terrain, celui de l'impuissance. Les rares personnes qui s'approchaient de moi repartaient, le visage us&#233;, l'air plus malheureux qu'&#224; leur arriv&#233;e. Avec les sourds, on plaisantait, on papotait sans limites. Mais hors ce bavardage, pas d'&#233;changes profonds. Conna&#238;tre la future longueur de cheveux de ma copine ou que cette autre avait cess&#233; sa relation avec untel ne nourrissait pas l'ab&#238;me qui m'habitait. J'avais l'intuition que si je disparaissais pendant six mois, je verrais &#224; mon retour les m&#234;mes conversations. Les sourds ont eu le m&#233;rite de m'&#233;pargner le sentiment destructeur de l'auto d&#233;pr&#233;ciation. Un enfant suit la pente naturelle d'un enfant, les &#233;checs de communication, il s'en attribue la responsabilit&#233;. Un enfant sourd met du temps &#224; prendre conscience qu'il est sourd et ensuite il ne sait pas dire qu'il l'est. R&#233;alistes, mes copains ne cherchaient pas &#224; copier les entendants. En cons&#233;quence, les critiques de ces derniers les affectaient assez peu et je me suis mise &#224; les consid&#233;rer comme des rapports g&#233;n&#233;raux entre sourds et entendants, plut&#244;t que li&#233;es &#224; ma toute petite personne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Si on ne l'explique pas, si on ne dialogue pas, la surdit&#233; demeure invisible pour le commun des entendants. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Deux univers se c&#244;toient. La dissemblance des regards qu'ils se portent m'&#233;tonne. Aux yeux des sourds, certains d'entre eux ont le statut d'orateurs prodigieux. De leur prouesse linguistique, la soci&#233;t&#233; ordinaire ne voit que bouches qui se tordent, visages qui se d&#233;forment et bras qui s'agitent. L'excellence corporelle c&#244;toie la vuln&#233;rabilit&#233;. Nous sommes une personne unique, mais nous vivons dans deux mondes qui se superposent sans se m&#233;langer. Je suis Irina, mais je suis consid&#233;r&#233;e diff&#233;remment parmi les sourds ou au milieu de la communaut&#233; entendante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'apr&#232;s-midi touche &#224; sa fin. Je fais frire du bacon puis des &#339;ufs. J'aime l'odeur qui envahit la pi&#232;ce et le sentiment de bien-&#234;tre qui y est li&#233;. Les tartines grill&#233;es rendent le monde plus agr&#233;able. Irina interrompt mes pens&#233;es en vacances. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; &#192; la sortie de l'adolescence, la solitude, ma fid&#232;le compagne, s'enracinait. Comment inverser le processus ? Aucun miracle n'est survenu. Avec les entendants j'&#233;tais priv&#233;e de mots et eux priv&#233;s de signes. Mon impatience m'&#233;lectrisait, je l'ai d&#233;riv&#233;e vers la lecture. J'ai combattu avec les phrases jusqu'&#224; ce que leurs significations latentes se mettent &#224; r&#233;sonner en moi. Progressivement j'ai vu les paroles en les lisant et j'ai lu les mots en les &#233;coutant avec le regard sourd. Un univers infini. Je lisais en mangeant et je mangeais en lisant. Des sc&#232;nes de romans me trottaient dans la t&#234;te. Ces heures de lecture r&#233;duisaient mon Moi aventureux au silence. Mon corps accomplissait son travail quotidien rapidement et m&#233;caniquement tandis que mon esprit coupait toute connexion. D'un c&#244;t&#233; les gestes des t&#226;ches routini&#232;res, de l'autre les images flottantes dans mon imaginaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'immersion dans l'eau profonde d'un livre est devenue vitale. Je savais que je n'allais plus demeurer seule, j'allais y rejoindre l'auteur. Pour en sortir, une affaire complexe qui m&#233;rite une strat&#233;gie de sevrage, que j'ai &#233;labor&#233;e : je retire mes pieds des traces des acteurs, l'intrigue s'efface doucement puis les images s'estompent, je peux me s&#233;cher. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tu me signes le plaisir vital de la lecture. Mais de mani&#232;re concr&#232;te, la ma&#238;trise de l'&#233;crit te permet-elle une certaine prise sur le monde ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tu as raison, par l'&#233;criture je fais entendre des probl&#233;matiques complexes. Mais l'intimit&#233; se partage plus dans la conversation que sur du papier. Tu me vois, jeune femme s&#233;rieuse, d'allure discr&#232;te. Si je signe, mon bouillonnement int&#233;rieur appara&#238;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai bien conscience que mes pauvres phrases &#233;crites feront office d'un miroir trop faible pour la sc&#232;ne de th&#233;&#226;tre tourbillonnante que Irina me fait entrevoir. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Mon esprit p&#233;n&#232;tre dans le territoire de mes r&#234;ves. &#192; mon insu, ils reviennent vers moi, &#224; pas silencieux et invisibles. D'un seul coup, ils provoquent temp&#234;tes en rafale, naufrages &#224; r&#233;p&#233;tition. &lt;br class='autobr' /&gt;
La syntaxe d'Irina se calme et reprend un rythme apais&#233; &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Avec qui parler ? Les sourds des outsiders, moi je suis outsider parmi les outsiders ! Je ne peux en raconter qu'une infime partie &#224; infiniment peu de personnes. Natacha, mon amie &#233;ducatrice est l'une de ces rares personnes &#224; qui je me confie. Pour en savoir davantage sur la surdit&#233;, tu devrais l'interroger sur ses rapports avec moi. La surdit&#233; se vit des deux c&#244;t&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Dans quelle langue correspondre avec elle ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Le russe. Une sourde va devoir traduire pour deux entendants ! Ma premi&#232;re langue &#233;crite, le russe, les suivantes l'ukrainien, un peu l'allemand, un peu l'italien. Avec mon amie italienne, je me suis mise s&#233;rieusement au fran&#231;ais. En arrivant &#224; Marseille, je composais d&#233;j&#224; directement des phrases dans cette langue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une sourde m'a sollicit&#233;e pour aider son jeune fils dans ses devoirs scolaires. Une heure de le&#231;on me vaut cinq heures de pr&#233;paration. Si je mesurais en salaire, je pourrais faire cinq heures de m&#233;nage pay&#233;es &#224; un meilleur tarif horaire. Si on calcule en indice de bonheur, une le&#231;on comprise par le gamin m'en donne cent fois plus qu'une semaine de m&#233;nage. Je soup&#232;se et me livre &#224; des calculs idiots ! En r&#233;alit&#233;, la peur que la n&#233;cessit&#233; accapare toute mon existence me taraude. Je veux pr&#233;server le Moi aventureux qui bouge encore au fond de mon intimit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Et l'arriv&#233;e de Raymond dans ta vie ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Une copine m'a dit &#171; un beau mec vient de s'installer &#224; Marseille. Il travaille &#224; l'h&#244;pital, il sourit tout le temps et il est libre. &#187; Je voyais parler de lui pour la premi&#232;re fois. Rapidement, j'ai appr&#233;ci&#233; sa conduite, pas celle d'un &#234;tre omniscient, mais celle d'une personne qui pense et met en forme ce que la communaut&#233; ressent. Je savais ce que je voulais d'un futur compagnon. Vivre avec lui, oui, mais pas pour m'&#233;tioler sur-place. Avec Raymond on avance au quotidien vers nos utopies communes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Plic et Ploc</title>
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&lt;p&gt;Encore un conte pour Elia &lt;br class='autobr' /&gt;
Il &#233;tait une fois deux amis du nom de Plic et Ploc. C'&#233;taient les pires garnements du CM1. Ils rendaient folle leur ma&#238;tresse, lui jouant toutes sortes de farces pendables. Par exemple, elle portait sa fl&#251;te aux l&#232;vres pour donner la le&#231;on de chant et il en sortait aussit&#244;t une grenouille qui faisait Coa-coa ! Elle prenait son pinceau pour la le&#231;on de peinture et il s'en &#233;chappait une rivi&#232;re d'encre de Chine qui venait teindre de noir son beau chemisier jaune... (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/contes-pour-elia/" rel="directory"&gt;CONTES POUR ELIA&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Encore un conte pour Elia&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait une fois deux amis du nom de Plic et Ploc. C'&#233;taient les pires garnements du CM1. Ils rendaient folle leur ma&#238;tresse, lui jouant toutes sortes de farces pendables. Par exemple, elle portait sa fl&#251;te aux l&#232;vres pour donner la le&#231;on de chant et il en sortait aussit&#244;t une grenouille qui faisait Coa-coa ! Elle prenait son pinceau pour la le&#231;on de peinture et il s'en &#233;chappait une rivi&#232;re d'encre de Chine qui venait teindre de noir son beau chemisier jaune...&lt;/p&gt;
&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pour connaitre la suite, cliquer sur la vignette ci-contre !&lt;/h2&gt;&lt;/td&gt;
&lt;td&gt;&lt;div class='spip_document_1462 spip_document spip_documents spip_document_file spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;14&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt;
&lt;a href='https://outilsdusoin.fr/IMG/pdf/plic_ploc.pdf' class=&#034; spip_doc_lien&#034; title='PDF - 550.6 kio' type=&#034;application/pdf&#034;&gt;&lt;img src='https://outilsdusoin.fr/local/cache-vignettes/L64xH64/pdf-b8aed.svg?1728350184' width='64' height='64' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Plic et Ploc
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>La rencontre</title>
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		<dc:date>2017-07-02T17:59:00Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean Dagron</dc:creator>



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&lt;p&gt;Le monde de la litt&#233;rature pourquoi y renoncer ? Comment faire surgir l'&#233;motion pos&#233;e dans les mots et que l'&#233;criture conserve ? &lt;br class='autobr' /&gt; Octobre 2002 &#8212;Le retour &#224; l'ambiance parisienne est difficile, non pas en raison du gris du ciel, des bousculades dans le m&#233;tro, pas plus que des jalousies, des mesquineries au travail. La frustration vient de l'empilement des consultations. Des personnes rencontr&#233;es par dizaines auxquelles trop peu de temps de parole est accord&#233;, quelques phrases, quelques (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/" rel="directory"&gt;LA VOIX DU FLEUVE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le monde de la litt&#233;rature pourquoi y renoncer ? Comment faire surgir l'&#233;motion pos&#233;e dans les mots et que l'&#233;criture conserve ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Octobre 2002 &#8212;&lt;/strong&gt;Le retour &#224; l'ambiance parisienne est difficile, non pas en raison du gris du ciel, des bousculades dans le m&#233;tro, pas plus que des jalousies, des mesquineries au travail. La frustration vient de l'empilement des consultations. Des personnes rencontr&#233;es par dizaines auxquelles trop peu de temps de parole est accord&#233;, quelques phrases, quelques d&#233;buts d'histoire et l'&#233;change se termine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F&#233;vrier 2003 &#8212;&lt;/strong&gt;Le souhait d'un autre cadre de vie devient irr&#233;pressible et me conduit &#224; retrouver le sud. J'am&#233;nage un appartement au bas d'un vieil immeuble du centre-ville marseillais. Un long couloir dessert un salon, une cuisine, une salle de bains et ma chambre qui ouvre sur un petit jardin o&#249; pousse un merveilleux figuier, une glycine et un olivier. J'y installe mon bureau. L'hiver quand les rayons du soleil frappent la grande fen&#234;tre, la pi&#232;ce s'emplit d'une lumi&#232;re &#233;clatante. L'&#233;t&#233;, fuyant la chaleur, je me r&#233;fugie sous les feuillages. Avec le badigeon de chaux que j'ai appliqu&#233; sur les murs du couloir et du salon, les lithographies aux couleurs vives d'un ami peintre trouvent une place confortable &#224; c&#244;t&#233; des quelques meubles anciens de la ferme familiale. Les premiers mois, l'odeur de la mer &#224; quelques rues de mon appartement et le spectacle de l'exub&#233;rance marseillaise accaparent mes heures libres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Juin 2004 &#8212;&lt;/strong&gt; Raymond termine sa formation. Des consultations s'ouvrent dans toute la France. Il postule &#224; un poste de m&#233;diateur vacant &#224; Marseille. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nos conversations &#224; l'improviste de nouveau possibles en habitant la m&#234;me ville, gravitent autour d'un nouveau th&#232;me : les avanc&#233;es technologiques qui passionnent Raymond et qui, en quelques ann&#233;es, bouleversent la vie sourde et donnent une dimension suppl&#233;mentaire &#224; la langue des signes, d'o&#249; sa satisfaction. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Les sourds appr&#233;cient plus les signes que les mots qui pr&#233;tendent dire et ne reposent sur rien et qui &#224; peine articul&#233;s s'&#233;vaporent. Tout &#224; l'oppos&#233;, les gestes dessinent des images visibles et ancr&#233;es dans un r&#233;el tangible. Et ils v&#233;hiculent les &#233;motions en inscrivant la parole &#224; m&#234;me le corps. Cette vitalit&#233; des signes pouvait difficilement &#234;tre partag&#233;e &#224; travers les lieux et les &#233;poques. Seuls les mots, qui partent avec un handicap pour les sourds, laissaient des traces par l'&#233;criture. Avec la r&#233;volution num&#233;rique, filmer et en garder la m&#233;moire devient &#224; la port&#233;e de tous. Le futur sera visuel. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je le temp&#232;re en &#233;voquant les lacunes encore pr&#233;sentes. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Un progr&#232;s pour b&#233;n&#233;ficier de la langue des signes certes, mais les mots &#233;crits restent des objets d&#233;sincarn&#233;s, quel dommage pour les sourds. Quand l'affaire concerne les papiers administratifs, pas grave, il suffit de les remplir correctement. Mais le monde de la litt&#233;rature pourquoi y renoncer ? Comment faire surgir l'&#233;motion pos&#233;e dans les mots et que l'&#233;criture conserve ? &lt;br class='autobr' /&gt;
L'aspect permanent, solide du langage &#233;crit les intimide. Un jour, cr&#233;ateurs linguistiques g&#233;niaux, le lendemain les m&#234;mes attendent, trop accapar&#233;s par la compr&#233;hension du texte, que quelqu'un leur m&#226;che les textes litt&#233;raires. Comment faire pour qu'ils osent retrouver la vie dans les livres ? Raymond n'exprime pas de d&#233;saccord, mais pas non plus de grande motivation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La rencontre &#8212; Janvier 2005&lt;/strong&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
La traduction de l'&#233;crit pose probl&#232;me lors de pr&#233;paration de la Marseillaise en langue des signes. Dans l'atelier que les sourds ont form&#233;, l'hymne demeure obscur &#224; la lecture. Une jeune sourde arabe explique chaque mot et commente chaque phrase. Sous ses doigts, les ba&#239;onnettes surgissent. Quand son corps se dresse, les soldats avancent. L'auditoire, en v&#233;rit&#233; un visioire, vibre dans l'&#233;lan des bras qui s'ouvrent &#224; la libert&#233; victorieuse. Une sourde, que Raymond et moi voyons pour la premi&#232;re fois, longs cheveux blonds &#233;tal&#233;s en &#233;ventail dans le dos, propose pour &#171; citoyen &#187;, &#224; la place du signe moderne, le symbole d'une cocarde et elle ajoute un commentaire. &#171; Je suis ukrainienne. Je ne connais pas bien l'histoire de France, mais je sais que les Lumi&#232;res et l'&#233;poque r&#233;volutionnaire ont reconnu la langue des signes comme langue d'enseignement. Le combat pour l'&#233;mancipation des hommes a port&#233; le combat des sourds. Apr&#232;s leur mise &#224; l'&#233;cart qui a dur&#233; plus d'un si&#232;cle, les sourds renouent avec l'histoire en signant La Marseillaise &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Une sourde originaire d'Alg&#233;rie et une Ukrainienne expliquent l'histoire de la Marseillaise &#224; un sourd amazonien ! plaisante Raymond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je lui r&#233;ponds en signant : (les sourds du monde entier) (les sourds les accueillent), (la litt&#233;rature) (ouverture universelle) (offre), (cette ouverture universelle) (les sourds) (la m&#233;ritent). Des doigts de Raymond surgissent des images en une fraction de seconde. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Comment sortir les mots fig&#233;s, poudre inerte, sur leurs &#233;tag&#232;res, et transformer le placard poussi&#233;reux en laboratoire vivant ?! &lt;br class='autobr' /&gt;
Je dois tenter d'&#233;crire ses phrases palpables dans l'air et donc faire l'exercice inverse de celui qu'implique son interrogation. Pour l'instant, je me moque de lui. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Raymond, ta soudaine motivation pour la litt&#233;rature me surprend ! mes discours r&#233;p&#233;t&#233;s ont-ils fini par porter leur fruit ou bien la s&#233;duction de l'oratrice pr&#233;c&#233;dente a-t-elle agi ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Sourire embarrass&#233;, il a appr&#233;ci&#233; la vivacit&#233; de la jeune femme blonde et il avoue observer sa d&#233;marche souple. Il est certain que cette alliance de simplicit&#233; et de distinction se remarque du premier coup d'&#339;il.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;8 mars 2005.&lt;/strong&gt; L'Ukrainienne se nomme Irina. Elle met en place un atelier de lecture dans la grande biblioth&#232;que de la ville. Nous y participons aux c&#244;t&#233;s de lyc&#233;ens, une employ&#233;e, un cuisinier, une retrait&#233;e passionn&#233;e de litt&#233;rature, une m&#232;re qui voudrait lire des histoires &#224; ses enfants, deux professeurs de langue des signes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle a choisi comme premi&#232;re lecture un texte de perceptions physiques mais qui excluent l'ou&#239;e et la vue,&lt;i&gt; Le Parfum&lt;/i&gt; de P. S&#252;skind. &lt;br class='autobr' /&gt;
Elle signe le texte projet&#233; sur un &#233;cran &#224; c&#244;t&#233; d'elle. Ses yeux croisent par instants les yeux de l'assembl&#233;e dans leur va-et-vient entre l'&#233;cran et ses signes. Elle prend son temps et marque des pauses. &lt;i&gt;Les gens puent la sueur et les v&#234;tements non lav&#233;s ; leurs bouches puent les dents g&#226;t&#233;es, leurs estomacs puent le jus d'oignon, et leurs corps...&lt;/i&gt; Les signes s'acc&#233;l&#232;rent. Ses mains installent la sc&#232;ne, du mouvement de ses bras na&#238;t le jeu des acteurs., elle se joint au public captiv&#233;. Nous, visioire et oratrice, regardons le spectacle ensemble ce que permet l'efficacit&#233; de la langue des signes. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les sourds, bras dress&#233;s vers le ciel, applaudissent et r&#233;clament le livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Culture sourde oblige, ils bavardent. La lectrice se met un peu &#224; l'&#233;cart. Besoin de r&#233;cup&#233;rer, apr&#232;s ce temps de concentration et d'exaltation ? Elle rejoint la petite table couverte de boissons et de grignotages derri&#232;re laquelle je converse avec Raymond. Ce dernier s'empresse de la f&#233;liciter de son talent &#224; partager l'envie de lire.&lt;br class='autobr' /&gt; &#8211; Je voudrais montrer qu'ils apprivoisent les mots qui peuvent, comme mes mains, exprimer la joie, l'horreur, la tristesse, l'abondance, la peur, l'h&#233;sitation, la menace, la promesse, l'admiration, la pudeur. &lt;br class='autobr' /&gt;
Son &#233;loquence un peu excessive dans l'&#233;num&#233;ration des sentiments sortant des traits noirs couch&#233;s sur le papier dissimule un trouble qui annonce un &#233;change &#233;tonnant. Abruptement, elle lui demande l'origine de sa tranquillit&#233; apparente. Raymond ponctue sa r&#233;ponse d'un large geste calme. &#171; Le grand fleuve de mon enfance m'a &#233;lev&#233; comme un p&#232;re &#187;. Ils sont seuls au monde et la r&#233;partie d'Irina &#233;voque l'infini. &#171; L'eau qui passe sous les ponts s'&#233;loigne &#224; jamais &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des ann&#233;es plus tard, Irina m'expliquera la r&#233;action chimique &#224; l'&#339;uvre derri&#232;re ces phrases &#233;tranges. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Le magn&#233;tisme de Raymond quand il parle de son fleuve. Une d&#233;flagration, l'impression de recevoir une pierre au fond du c&#339;ur. Non de ce qu'il disait. L'eau qui coule respecte la source, son origine. Elle se dirige vers son avenir, la mer. Mais du mat&#233;riau qui m'a atteinte, une pierre rare, une sinc&#233;rit&#233; totale, en harmonie avec la nature qui lui transmet ses odeurs et sa puissance. Une force tranquille, cet homme ! Moi, urbaine, craintive des for&#234;ts obscures et des araign&#233;es, je ne sus que balbutier : &#171; Il doit &#234;tre beau ton pays. &#187; R&#233;ponse bien plant&#233;e dans le sol : &#171; Oui vraiment beau. Mais on n'y vit pas comme un po&#232;te inactif. &#187; En d&#233;crivant la for&#234;t, il ne se r&#233;clame pas de la po&#233;sie, mais ses gestes en sont baign&#233;s. Cet homme coulait comme un grand fleuve amazonien, moi je n'avan&#231;ais qu'en tr&#233;buchant sur un parcours qui ne connaissait pas la ligne droite. Il tenait son pass&#233; pour un acquis. Moi, pour une question et des regrets. Depuis des ann&#233;es, le chemin vers mon intimit&#233; sinuait, long et impraticable. Il a vis&#233; mon c&#339;ur et d'un coup direct, l'a touch&#233; d&#233;finitivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne l'ai pas avou&#233; &#224; Raymond, mais la suite ne tient pas du hasard. Je connaissais sa passion des dominos. Il l'avait amen&#233;e dans ses bagages, depuis l'Amazonie. Un soir par semaine, il retrouvait quelques joueurs inv&#233;t&#233;r&#233;s comme lui dans un caf&#233; du Cours Julien. J'avais fix&#233; un rendez-vous &#224; une copine dans ce m&#234;me caf&#233;. Irina revit la sc&#232;ne, en la racontant. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;D'aussi loin que je le vois, il rit. Je m'approche de la table des joueurs. Il marque sa victoire, tape des mains, se l&#232;ve pour crier sa joie, fait quelques pas de danse. Il m'aper&#231;oit. Nous nous figeons dans un regard commun. Une seconde suspendue o&#249; tout est dit. L'&#233;vidence qu'il ne pouvait en &#234;tre autrement, la sensation fugace, mais intense, au-del&#224; de tous les mots ou signes que je ne pourrais jamais utiliser. La sensation qu'il m'offre un lieu auquel il est le seul &#224; pouvoir acc&#233;der, la sensation, forte, inou&#239;e, que je vais y retrouver un fragment de moi-m&#234;me dans une source de douceur in&#233;puisable. Nous ne nous sommes pas fr&#244;l&#233;s, pas tourn&#233;s autour. Nous avons v&#233;cu ensemble, renouvelant l'instant suspendu o&#249; nos regards se sont m&#233;lang&#233;s. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les circonstances ult&#233;rieures dramatiques, j'ai lu la premi&#232;re lettre que Raymond lui a &#233;crite. Apr&#232;s le t&#233;moignage d'Irina, la voici.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Quand je suis seul avec le temps mena&#231;ant &#231;a me frissonne. Je pense &#224; notre nuit sous les &#233;toiles o&#249; nous avons longtemps si beau, si d&#233;licieux. Jusqu'au nous sommes devenus gel&#233;s, j'ai coll&#233; franchement. Tu t'es moqu&#233; de moi nous avons ri et mon &#226;me du corps attend toujours d'&#234;tre en contact avec le tien. J'ai go&#251;t&#233; quelques nourritures Guadeloupe avec telle saveur et aussi j'ai bu quelques gouttes de rhum. Quel joli gourmet. Ce me donne envie d'envahir tout dans ma bouche tes baisers invisibles.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'aime travailler avec effort, patience jusqu'au bout pour emp&#234;cher l'identit&#233; des Sourds, des adultes et des enfants s'&#233;vanouir, devenir en deuil. Je m'&#233;nerve aupr&#232;s quelques sourds. Les professionnels ne r&#233;pondent leurs d&#233;saccords, leurs avis, ils baissent les oreilles comme d'habitude. C'est d&#233;cevant on ne peut continuer un travail &#171; en guerre froide &#187; comme &#231;a. Nous avons joint une bande de copains au resto. Ils ne parlent que des sottises. Je commence d'&#234;tre las. Avec mon ami m&#233;decin on parle profond. M&#234;me en silence on se comprend mieux. Quand es-tu libre pour nous voir ? De jolies expressions si sexuelles sur baiser. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>Amour, quand tu nous tiens...</title>
		<link>https://outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/contes-pour-elia/article/amour-quand-tu-nous-tiens</link>
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		<dc:date>2017-06-28T19:37:10Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Danielle Stordeur, Lucien Farhi</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Un conte pour Elia &lt;br class='autobr' /&gt;
Il &#233;tait une fois deux maisons qui s'aimaient d'amour tendre. &lt;br class='autobr' /&gt;
Monsieur Tourdeburo &#233;tait un immeuble imposant. Trente six &#233;tages, des parois de verre &#233;tincelantes. Des lumi&#232;res qui illuminaient Paris. C'est simple : quand elles &#233;taient toutes allum&#233;es, le Soleil en &#233;tait tellement jaloux qu'il s'enfuyait pour pleurer de rage chez sa maman qui &#233;tait oblig&#233;e de lui acheter au supermarch&#233; plein de guirlandes de No&#235;l pour rendre un peu d'&#233;clat &#224; ses rayons, tout p&#226;les de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/contes-pour-elia/" rel="directory"&gt;CONTES POUR ELIA&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Un conte pour Elia&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il &#233;tait une fois deux maisons qui s'aimaient d'amour tendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Monsieur Tourdeburo &#233;tait un immeuble imposant. Trente six &#233;tages, des parois de verre &#233;tincelantes. Des lumi&#232;res qui illuminaient Paris.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1436 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_right spip_document_right'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://outilsdusoin.fr/local/cache-vignettes/L129xH280/tourdeburo-8e9ae.jpg?1728388930' width='129' height='280' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;C'est simple : quand elles &#233;taient toutes allum&#233;es, le Soleil en &#233;tait tellement jaloux qu'il s'enfuyait pour pleurer de rage chez sa maman qui &#233;tait oblig&#233;e de lui acheter au supermarch&#233; plein de guirlandes de No&#235;l pour rendre un peu d'&#233;clat &#224; ses rayons, tout p&#226;les de jalousie !!!&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Madame Chaumi&#232;redecampagne, au contraire, &#233;tait une toute petite chose (&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1437 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://outilsdusoin.fr/local/cache-vignettes/L51xH50/chaumiere-aeafb.jpg?1728388930' width='51' height='50' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt; &lt;p&gt;), si petite qu'un escargot la prit une fois pour sa coquille, qu'il avait abandonn&#233;e un instant au bord du chemin pour faire pipi !&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Ce d&#233;but vous a plu ?...&lt;/p&gt;
&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Pour en connaitre la suite, cliquer sur la vignette, puis progresser en cliquant sur chaque diapo, au fur et &#224; mesure de votre lecture, ou encore, laisser le programme le faire pour vous&lt;/h2&gt;&lt;/td&gt;
&lt;td&gt;&lt;div class=&#034;spip_document_1446 spip_document spip_documents spip_document_video spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende&#034; data-legende-len=&#034;31&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt;
&lt;div class=&#034;video-intrinsic-wrapper&#034; style='height:0;width:540px;max-width:100%;padding-bottom:184.81%;position:relative;'&gt; &lt;div class=&#034;video-wrapper&#034; style=&#034;position: absolute;top:0;left:0;width:100%;height:100%;&#034;&gt; &lt;video class=&#034;mejs mejs-1446&#034; data-id=&#034;fca963545f1524b1f9c7dca968866628&#034; data-mejsoptions='{&#034;iconSprite&#034;: &#034;plugins-dist/medias/lib/mejs/mejs-controls.svg&#034;,&#034;alwaysShowControls&#034;: true,&#034;pluginPath&#034;:&#034;&#034;,&#034;loop&#034;:false,&#034;videoWidth&#034;:&#034;100%&#034;,&#034;videoHeight&#034;:&#034;100%&#034;}' width=&#034;100%&#034; height=&#034;100%&#034; controls=&#034;controls&#034; preload=&#034;none&#034; &gt; &lt;source type=&#034;application/x-shockwave-flash&#034; src=&#034;IMG/swf/amour_livret_.swf&#034; /&gt; &lt;object width=&#034;540&#034; height=&#034;998&#034; type=&#034;application/x-shockwave-flash&#034; data=&#034;&#034;&gt; &lt;param name=&#034;movie&#034; value=&#034;&#034; /&gt; &lt;param name=&#034;flashvars&#034; value=&#034;controls=true&amp;file=IMG/swf/amour_livret_.swf&#034; /&gt; &lt;img src='https://outilsdusoin.fr/local/cache-vignettes/L64xH64/swf-d2c4d-75a7b.svg?1728388930' width='64' height='64' alt='Impossible de lire la video' /&gt; &lt;/object&gt; &lt;/video&gt; &lt;/div&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Amour, quand tu nous tiens...
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;
&lt;div class=&#034;base64javascript152459022769ea9e4fe50cf3.51304728&#034; title=&#034;PHNjcmlwdD4gdmFyIG1lanNwYXRoPSdwbHVnaW5zLWRpc3QvbWVkaWFzL2xpYi9tZWpzL21lZGlhZWxlbWVudC1hbmQtcGxheWVyLm1pbi5qcz8xNzI0MTQ5MjU2JyxtZWpzY3NzPSdwbHVnaW5zLWRpc3QvbWVkaWFzL2xpYi9tZWpzL21lZGlhZWxlbWVudHBsYXllci5taW4uY3NzPzE3MjQxNDkyNTYnOwp2YXIgbWVqc2xvYWRlcjsKKGZ1bmN0aW9uKCl7dmFyIGE9bWVqc2xvYWRlcjsidW5kZWZpbmVkIj09dHlwZW9mIGEmJihtZWpzbG9hZGVyPWE9e2dzOm51bGwscGx1Zzp7fSxjc3M6e30saW5pdDpudWxsLGM6MCxjc3Nsb2FkOm51bGx9KTthLmluaXR8fChhLmNzc2xvYWQ9ZnVuY3Rpb24oYyl7aWYoInVuZGVmaW5lZCI9PXR5cGVvZiBhLmNzc1tjXSl7YS5jc3NbY109ITA7dmFyIGI9ZG9jdW1lbnQuY3JlYXRlRWxlbWVudCgibGluayIpO2IuaHJlZj1jO2IucmVsPSJzdHlsZXNoZWV0IjtiLnR5cGU9InRleHQvY3NzIjtkb2N1bWVudC5nZXRFbGVtZW50c0J5VGFnTmFtZSgiaGVhZCIpWzBdLmFwcGVuZENoaWxkKGIpfX0sYS5pbml0PWZ1bmN0aW9uKCl7ITA9PT1hLmdzJiZmdW5jdGlvbihjKXtqUXVlcnkoImF1ZGlvLm1lanMsdmlkZW8ubWVqcyIpLm5vdCgiLmRvbmUsLm1lanNfX3BsYXllciIpLmVhY2goZnVuY3Rpb24oKXtmdW5jdGlvbiBiKCl7dmFyIGU9ITAsaDtmb3IoaCBpbiBkLmNzcylhLmNzc2xvYWQoZC5jc3NbaF0pO2Zvcih2YXIgZiBpbiBkLnBsdWdpbnMpInVuZGVmaW5lZCI9PQp0eXBlb2YgYS5wbHVnW2ZdPyhlPSExLGEucGx1Z1tmXT0hMSxqUXVlcnkuZ2V0U2NyaXB0KGQucGx1Z2luc1tmXSxmdW5jdGlvbigpe2EucGx1Z1tmXT0hMDtiKCl9KSk6MD09YS5wbHVnW2ZdJiYoZT0hMSk7ZSYmalF1ZXJ5KCIjIitjKS5tZWRpYWVsZW1lbnRwbGF5ZXIoalF1ZXJ5LmV4dGVuZChkLm9wdGlvbnMse3N1Y2Nlc3M6ZnVuY3Rpb24oYSxjKXtmdW5jdGlvbiBiKCl7dmFyIGI9alF1ZXJ5KGEpLmNsb3Nlc3QoIi5tZWpzX19pbm5lciIpO2EucGF1c2VkPyhiLmFkZENsYXNzKCJwYXVzaW5nIiksc2V0VGltZW91dChmdW5jdGlvbigpe2IuZmlsdGVyKCIucGF1c2luZyIpLnJlbW92ZUNsYXNzKCJwbGF5aW5nIikucmVtb3ZlQ2xhc3MoInBhdXNpbmciKS5hZGRDbGFzcygicGF1c2VkIil9LDEwMCkpOmIucmVtb3ZlQ2xhc3MoInBhdXNlZCIpLnJlbW92ZUNsYXNzKCJwYXVzaW5nIikuYWRkQ2xhc3MoInBsYXlpbmciKX1iKCk7YS5hZGRFdmVudExpc3RlbmVyKCJwbGF5IixiLCExKTsKYS5hZGRFdmVudExpc3RlbmVyKCJwbGF5aW5nIixiLCExKTthLmFkZEV2ZW50TGlzdGVuZXIoInBhdXNlIixiLCExKTthLmFkZEV2ZW50TGlzdGVuZXIoInBhdXNlZCIsYiwhMSk7Zy5hdHRyKCJhdXRvcGxheSIpJiZhLnBsYXkoKX19KSl9dmFyIGc9alF1ZXJ5KHRoaXMpLmFkZENsYXNzKCJkb25lIiksYzsoYz1nLmF0dHIoImlkIikpfHwoYz0ibWVqcy0iK2cuYXR0cigiZGF0YS1pZCIpKyItIithLmMrKyxnLmF0dHIoImlkIixjKSk7dmFyIGQ9e29wdGlvbnM6e30scGx1Z2luczp7fSxjc3M6W119LGUsaDtmb3IoZSBpbiBkKWlmKGg9Zy5hdHRyKCJkYXRhLW1lanMiK2UpKWRbZV09alF1ZXJ5LnBhcnNlSlNPTihoKTtiKCl9KX0oalF1ZXJ5KX0pO2EuZ3N8fCgidW5kZWZpbmVkIiE9PXR5cGVvZiBtZWpzY3NzJiZhLmNzc2xvYWQobWVqc2NzcyksYS5ncz1qUXVlcnkuZ2V0U2NyaXB0KG1lanNwYXRoLGZ1bmN0aW9uKCl7YS5ncz0hMDthLmluaXQoKTtqUXVlcnkoYS5pbml0KTtvbkFqYXhMb2FkKGEuaW5pdCl9KSl9KSgpOzwvc2NyaXB0Pg==&#034;&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;&lt;table class=&#034;table spip&#034;&gt;
&lt;tbody&gt;
&lt;tr class='row_odd odd'&gt;
&lt;td&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Alternativement, le conte est disponible sous format pdf. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ceux qui voudraient l'imprimer, peuvent, s'ils le souhaitent, le faire sous forme de livret &#224; agrafer, en l'imprimant &#224; partir du format pdf ci-contre. (Indications d&#233;taill&#233;es dans l'avertissement ci-dessous.)&lt;/h2&gt;&lt;/td&gt;
&lt;td&gt;&lt;div class='spip_document_1448 spip_document spip_documents spip_document_file spip_documents_center spip_document_center spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;31&#034; data-legende-lenx=&#034;&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt;
&lt;a href='https://outilsdusoin.fr/IMG/pdf/amour_livret-2.pdf' class=&#034; spip_doc_lien&#034; title='PDF - 869.2 kio' type=&#034;application/pdf&#034;&gt;&lt;img src='https://outilsdusoin.fr/local/cache-vignettes/L64xH64/pdf-b8aed.svg?1728350184' width='64' height='64' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;Amour, quand tu nous tiens...
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/td&gt;&lt;/tr&gt;
&lt;/tbody&gt;
&lt;/table&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Avertissement technique.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Format&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le format est celui d'un livret 1/2(A4), dans lequel chaque page &#233;quivaudrait &#224; un format Paysage coup&#233; en deux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Selon le but vis&#233; par les auteurs, ce format est susceptible d'&#233;ditions d'un nombre de pages &#233;gal &#224; un multiple de 4. Le livret minimum est donc un 4 pages, compos&#233; d'un feuillet en A4, imprim&#233; recto-verso, et pli&#233; par le milieu.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_758 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://outilsdusoin.fr/local/cache-vignettes/L500xH290/image_livret_600x348-5a91d.png?1728375648' width='500' height='290' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mode d'emploi, pour imprimer le livret &#224; partir du pdf&lt;/strong&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
Le fichier pdf est imprimable comme n'importe quel fichier de cette nature, en recto ou recto/verso. N&#233;anmoins, s'il en est qui souhaiteraient travailler (ou diffuser) sous forme de livret, les instructions ci-dessous pourraient leur &#234;tre utiles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant de d&#233;marrer l'impression, enregistrer le fichier pdf sous Adobe, sur votre disque dur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Demander alors l'impression :&lt;br class='autobr' /&gt;
1/ Choisir le nombre de copies souhait&#233;.&lt;br class='autobr' /&gt;
2/ Rubrique Dimensionnement et gestion des pages, cliquer sur Livret&lt;br class='autobr' /&gt;
3/ Puis choisir Recto, Reliure Gauche, Orientation Paysage&lt;br class='autobr' /&gt;
4/ Rubrique Pages &#224; imprimer, cliquer Autres options et v&#233;rifier que la case Inverser est d&#233;coch&#233;e&lt;br class='autobr' /&gt;
5/ Imprimer&lt;br class='autobr' /&gt;
6/ Sortir la liasse telle qu'elle s'est pr&#233;sent&#233;e et la remettre au magasin papier telle quelle, sans la tourner ni la retourner&lt;br class='autobr' /&gt;
7/ Demander &#224; nouveau l'impression (pour le Verso)&lt;br class='autobr' /&gt;
8/ Demander le m&#234;me nombre de copies que pour le Recto pr&#233;c&#233;dent&lt;br class='autobr' /&gt;
9/ Rubrique Pages &#224; imprimer, Autres options, cocher la case Inverser (op&#233;ration n&#233;cessaire chaque fois que l'on revient sur Verso)&lt;br class='autobr' /&gt;
10/ Rubrique Dimensionnement et gestion des pages, choisir Verso&lt;br class='autobr' /&gt;
11/ Imprimer&lt;br class='autobr' /&gt;
A la sortie, le livret doit se trouver dans le bon ordre une fois la liasse pli&#233;e en deux.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour agrafer, utiliser une agrafeuse &#224; long bras.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>&#201;mancipation </title>
		<link>https://outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/article/emancipation</link>
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		<dc:date>2017-06-11T18:48:58Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		



		<description>
&lt;p&gt;R&#233;volte des sourds qui, face au sida, r&#233;clament le pouvoir de leur langue. &lt;br class='autobr' /&gt; La r&#233;volte couvait. Elle &#233;clate, lors d'une r&#233;union nationale des &#233;coles sp&#233;cialis&#233;es sur le th&#232;me de la pr&#233;vention sida. Les jeunes sont exasp&#233;r&#233;s. Ils ont enterr&#233; Denis. Ils refusent que des responsables de l'&#233;ducation parlent pour eux. Leur col&#232;re se transforme en rage. Ils hurlent, se l&#232;vent, des brochures volent. Dans un bruit &#8212; assourdissant ! &#8211; de sifflets, ils quittent la salle. Les sifflets des sourds (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/" rel="directory"&gt;LA VOIX DU FLEUVE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;R&#233;volte des sourds qui, face au sida, r&#233;clament le pouvoir de leur langue.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La r&#233;volte couvait. Elle &#233;clate, lors d'une r&#233;union nationale des &#233;coles sp&#233;cialis&#233;es sur le th&#232;me de la pr&#233;vention sida. Les jeunes sont exasp&#233;r&#233;s. Ils ont enterr&#233; Denis. Ils refusent que des responsables de l'&#233;ducation parlent pour eux. Leur col&#232;re se transforme en rage. Ils hurlent, se l&#232;vent, des brochures volent. Dans un bruit &#8212; assourdissant ! &#8211; de sifflets, ils quittent la salle. Les sifflets des sourds parviennent au minist&#232;re qui les re&#231;oit officiellement le mois suivant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tour de pr&#233;sentation traduit par un interpr&#232;te. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; 44.&lt;br class='autobr' /&gt; &#8211; Vous vous appelez 44 ??&lt;br class='autobr' /&gt; &#8211; C'&#233;tait mon num&#233;ro de lingerie &#224; l'internat. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le deuxi&#232;me participant ; d'un long mouvement vertical sa main gauche en crochet s'&#233;loigne de la main droite, elle aussi sous forme de crochet. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Michel &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Ce signe veut dire Michel ??&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Mon pr&#233;nom &#224; l'&#233;tat civil, Michel. On m'appelle par mon signe visuel. Vous remarquez ma taille ? Grand, cela me caract&#233;rise. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; &#202;tes-vous g&#234;n&#233; d'avoir un signe qui correspond &#224; votre physique ? &lt;br class='autobr' /&gt;
(Grand) plaisante : &#8211; J'aurais pu m'appeler (T&#234;te ronde), ou (Gros) si cela avait &#233;t&#233; le cas. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pas de souci. &lt;br class='autobr' /&gt;
Raymond, tout sourire, encercle son cr&#226;ne. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Petit j'avais une coupe afro. Mes cheveux ont raccourci, mais je garde mon signe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le haut fonctionnaire r&#233;sume le contexte de la r&#233;union. Au d&#233;but des ann&#233;es 80, aucun m&#233;dicament n'&#233;tant disponible, l'accent est donc port&#233; sur les comportements, la r&#233;duction des risques, l'utilisation du pr&#233;servatif. Dans un deuxi&#232;me temps, le sida a soulev&#233; les voiles qui couvrent pudiquement les insuffisances et les in&#233;galit&#233;s des services m&#233;dicaux et sociaux, l'indiff&#233;rence dans laquelle sont tenus certains groupes. Et de mani&#232;re quelque peu inattendue, les responsables se sont mis &#224; parler le langage des Droits. Malheureusement cela ce ne concerne pas &#8212; encore &#8212; les sourds, personne n'a donn&#233; l'alerte sur leur situation particuli&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bruno intervient &#224; sa fa&#231;on, provocation teint&#233;e d'humour ou bien de l'humour avec un parfum de provocation. &#171; Les entendants ont le regard obnubil&#233; par l'oreille des sourds &#187;. Ses deux mains encadrent l'oreille. &#171; Que les sourds courent le risque d'une contamination ils n'arrivent pas &#224; le croire, car l'id&#233;e qu'ils aient une vie sexuelle... &#187;. Ses deux mains se mettent au niveau de son sexe et provoquent les rires des sourds. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le responsable rougit l&#233;g&#232;rement et conclut : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; L'&#233;pid&#233;mie progresse et les traitements efficaces ne sont qu'un espoir. Pr&#233;parons tout de suite un programme de pr&#233;vention et d'acc&#232;s aux soins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond propose que des soignants signeurs, dont moi, participent &#224; la prochaine r&#233;union. Deux sourds s'y opposent violemment. &#171; Les entendants vont encore passer devant nous &#187;. Un sociologue de mon universit&#233; me rapporte que dans les &#233;meutes des noirs am&#233;ricains, les premi&#232;res personnes attaqu&#233;es &#233;taient parfois les plus proches de la communaut&#233; noire, des &#233;ducateurs, des professeurs qui les aidaient. Un classique dans les r&#233;voltes des groupes discrimin&#233;s, un peu de recul sociologique aide &#224; prendre de la distance avec certaines attaques !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hormis les deux sourds, les autres pr&#233;f&#232;rent la participation de professionnels amis. Le jour venu se tient la rencontre improbable entre les jeunes en jeans, bouillonnant de col&#232;re et le responsable du minist&#232;re, au costume bien coup&#233;, courtois en toutes circonstances. Les protestations des sourds fusent, s'embrouillent. Un fonctionnaire prend la parole. &#171; J'ai beaucoup de respect pour la souffrance des sourds &#187;. Raymond me jette un regard qui signifie : attendons la suite ! &#171; Aucun grand nom de la m&#233;decine n'a pris la plume pour nous alerter sur vos difficult&#233;s particuli&#232;res. Aucun directeur d'h&#244;pital n'en fait &#233;tat &#187;. Les t&#233;moignages de sourds isol&#233;s, mal soign&#233;s, anecdotes sans importance de personnes sans cr&#233;dibilit&#233; ne remplacent pas les experts officiels de la surdit&#233;, devenus subitement muets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant la pause je retrouve le fonctionnaire qui r&#233;clamait des &#171; preuves &#187; sur les difficult&#233;s d'acc&#232;s aux soins. Il me parle de la &#171; violence &#187; des militants sourds, argumentaire habituel des m&#233;decins de l'oreille. Son insistance m'&#233;tonne. Les faits sont ridiculement t&#233;nus, pour conqu&#233;rir leur libert&#233; les sourds ne grillent pas de Bastille et ne lancent pas des pav&#233;s. Ce haut fonctionnaire ne reproduit pas uniquement des &#233;l&#233;ments de langage, il a un fond de sinc&#233;rit&#233;, fait d'une peur r&#233;elle. &lt;br class='autobr' /&gt;
Terreur face &#224; des personnes qui ne peuvent &#234;tre l'&#233;cho de sa parole ? Angoisse d'une expression corporelle incompr&#233;hensible ? Le sociologue dit que la surdit&#233; provoque des r&#233;actions archa&#239;ques. Si ce n'est pas cela que vit le fonctionnaire du minist&#232;re, on n'en est pas loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;union reprend, de plus en plus houleuse, confuse. Brutalement, le responsable qui pr&#233;side se d&#233;compose, sans raison apparente. L'assembl&#233;e se termine dans la frustration. Le soir, rendez-vous de la bande chez Raymond, son deux pi&#232;ces pauvre en meubles et riche en humidit&#233; dont la situation au centre de Paris l'a d&#233;sign&#233; comme quartier g&#233;n&#233;ral. &#8211; Pourquoi le fonctionnaire a-t-il p&#226;li ? Qui parlait &#224; ce moment-l&#224; ? Raymond se tourne vers moi. &#8211; Toi, qui disais que lorsque tu annonces &#224; un sourd qu'il est s&#233;ropositif, dans la m&#234;me consultation, tu lui apprends l'existence du sida. Le haut responsable a saisi l'enjeu, bien avant nous. La relation m&#233;decin malade n'est plus seule en cause, elle &#233;claire la responsabilit&#233; de l'&#201;tat. La s&#233;curit&#233; sanitaire doit s'&#233;tendre &#224; toute la population, y compris aux petites minorit&#233;s marginales, dont les sourds. La mise en place d'une consultation officielle en langue des signes devient &#224; l'ordre du jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;but janvier. Une permanence m&#233;dico-sociale exp&#233;rimentale voit le jour. La modestie des moyens contraste avec son retentissement. Les patients viennent de tous horizons, inform&#233;s par le tam-tam sourd. Sans cesse l'&#233;moi surgit, &#224; la vue d'un homme de cinquante ans boulevers&#233; car pour la premi&#232;re fois il consulte un m&#233;decin sans interm&#233;diaire ou d'une femme de quarante ans qui b&#233;n&#233;ficie de son premier examen gyn&#233;cologique. De nouveaux sourds entrent en sc&#232;ne, plus exp&#233;riment&#233;s. Jusque-l&#224; observateurs, ils regardaient avec sympathie, mais &#224; distance les actions des jeunes activistes. Ils ont la cinquantaine et leur premi&#232;re col&#232;re date du R&#233;veil Sourd. Ils saisissent cette possibilit&#233; inesp&#233;r&#233;e d'un acc&#232;s aux soins. Ils organisent la salle d'attente, l&#224; o&#249; les murmures des petits gestes, m&#234;me &#224; plusieurs m&#232;tres, sont des cris compr&#233;hensibles par chaque personne pr&#233;sente. Ils imposent le respect de la confidentialit&#233; en expliquant aux consultants de ne pas demander &#224; celui que l'on croise le motif de sa consultation. Ceux qui se fr&#233;quentent depuis l'enfance ne changent pas spontan&#233;ment de comportement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'inverse, l'&#233;tonnement teint&#233; de fiert&#233; de voir la langue des signes pratiqu&#233;e par des &#171; blouses blanches &#187; se convertit en quelques mouvements de main, en exigence d'avoir, &#224; tout moment, un interpr&#232;te ou un soignant bilingue &#224; sa disposition. Un nouveau droit, consid&#233;r&#233; comme un acquis normal, marque une victoire, et une responsabilit&#233;. Raymond endosse cette derni&#232;re et &#224; quelques-uns nous devenons des n&#233;gociateurs financiers. Les responsables administratifs nous demandent d'&#233;valuer la fr&#233;quentation future de la consultation et ses besoins. Sur quoi nous baser ? La probl&#233;matique, cruciale en elle-m&#234;me, n&#233;cessite-t-elle de gonfler les chiffres pour donner plus de poids &#224; notre argumentation ? Denis s'y serait oppos&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En priorit&#233; dignit&#233;, dignit&#233; encore, dignit&#233; toujours. Nous nous sentons ignorants avec la sensation de manquer du s&#233;rieux que donne l'alignement de petits chiffres solides suivi du signe rassurant du pourcentage. Par peur du ridicule, j'avance, un peu honteusement, un chiffre deux fois sup&#233;rieur &#224; celui envisag&#233; dans notre &#233;valuation interne : deux cents personnes dans les prochaines ann&#233;es. Cinq ans apr&#232;s, deux mille sont venues consulter. Une bonne le&#231;on que cette sous-estimation. Ceux qui ont des motivations g&#233;n&#233;reuses ont tendance &#224; int&#233;grer les arguments adverses et r&#233;duisent leurs revendications. Les sourds forment une population si mal connue que m&#234;me eux et leurs proches ne savent pas quantifier leurs besoins. Pour les &#233;valuer correctement, il faut commencer &#224; les satisfaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond devient moins pr&#233;sent dans mes notes. En raison d'ennui de logement. Une nuit il est r&#233;veill&#233; en sursaut, une masse de pl&#226;tre et de gravats s'est effondr&#233;e sur lui. Sans lumi&#232;re il sort de son appartement &#224; t&#226;tons. Il se trouve nez &#224; nez avec les lampes de voisins &#233;berlu&#233;s, car ils &#233;taient persuad&#233;s que personne ne restait dans l'appartement. Qui aurait pu ne pas r&#233;agir aux coups des pompiers sur sa porte ?! Une fuite d'eau deux &#233;tages plus hauts s'est r&#233;pandue, minant les pl&#226;tres, coupant l'&#233;lectricit&#233;. Un sourd en fermant les yeux d&#233;branche son meilleur syst&#232;me de s&#233;curit&#233; et selon l'expression consacr&#233;e, il dort sur ses deux oreilles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'immeuble d&#233;j&#224; &#224; la limite de la salubrit&#233;, d&#233;finitivement mur&#233;, Raymond d&#233;m&#233;nage en banlieue. Finis nos rendez-vous au restaurant, finies les r&#233;unions dans son appartement. Le nombre de participants avait commenc&#233; &#224; baisser, l'implication professionnelle de ceux qui animent la permanence devenue trop envahissante pour un groupe de b&#233;n&#233;voles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une controverse ram&#232;ne Raymond dans l'action. Traditionnellement, seuls les entendant deviennent professionnels. Refusant de briser la dynamique qui pousse la porte de l'h&#244;pital, une assistante sociale magnifique de d&#233;termination et les autres entendants du groupe refusent d'&#234;tre salari&#233;s sans le recrutement d'un sourd. Jusqu'&#224; cette date, &#224; l'h&#244;pital, aucun sourd ne peut exercer un emploi de soignant en contact avec le public. Une d&#233;rogation minist&#233;rielle n&#233;cessaire sera accord&#233;e et le poste cr&#233;&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment oublier ce lundi matin ? Les trois premiers membres de l'&#233;quipe et quelques sourds, dont Raymond, &#233;mus, attendent la nouvelle salari&#233;e, la premi&#232;re sourde affect&#233;e officiellement &#224; l'acc&#232;s aux soins. Appel du m&#233;decin de travail : &#8211; Je ne peux pas signer le certificat d'aptitude, car cette personne est atteinte de surdit&#233;. &#8211; Cette personne comp&#233;tente pour le poste doit &#234;tre embauch&#233;e parce qu'elle est sourde. Dialogue de sourds entre entendants. Comment faire prendre conscience, en quelques secondes, au m&#233;decin du travail de la facilit&#233; de dire la sant&#233; en signes puisque le personnel privil&#233;gie lui-m&#234;me cette langue, pour penser et s'exprimer ? Derni&#232;re mobilisation, derniers efforts de conviction aupr&#232;s du cabinet du ministre, du directeur de l'h&#244;pital, de la m&#233;decine du travail. Les verrous pr&#233;sents &#224; chaque &#233;tape, jusqu'&#224; l'ultime instant, ont c&#233;d&#233;, une porte s'entreb&#226;ille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ciel nocturne d'Amazonie scintille d'&#233;toiles qui tracent le labyrinthe des galaxies. Je cherche l'endormissement. Mes pores s'&#233;largissent, mais ils n'ont rien &#224; absorber. Aucun souffle d'air ne m'apaise dans cette nuit chaude et humide. J'&#233;coute mon corps. Les contractions involontaires d'un muscle, les battements d'une veine, je ferme les yeux. Peine perdue, la chaleur est insupportable. Je pr&#233;f&#232;re me relever et achever le r&#233;cit. Avec l'ouverture de la consultation parisienne, se met en place un groupe de recherche d'une douzaine de personnes. La recherche pr&#233;sente l'originalit&#233; d'avoir ses entretiens de recherche effectu&#233;s par des enqu&#234;teurs sourds. Les conclusions retenues trois ans plus tard par la ministre d&#233;finiront les principes de fonctionnement des unit&#233;s qui vont &#233;clore dans toute la France. Une d&#233;marche citoyenne devient une politique r&#233;glementaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le groupe initial se dissout doucement en m&#234;me temps que l'ambiance survolt&#233;e du mouvement sida. Des traitements efficaces surviennent enfin. L'espoir pour de nombreux s&#233;ropositifs de voir le nouveau mill&#233;naire se profile. Nos vies prennent des cours diff&#233;rents. L'acc&#232;s aux soins qui s'enracine accapare tout mon temps. Le travail soignant s'intensifie, se diversifie, se r&#233;glemente. De nouveaux m&#233;tiers attirent motivations et ambitions. Des financements entra&#238;nent des rivalit&#233;s, et quelques profiteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond travaille toujours &#224; l'imprimerie. Il &#233;tudie et lit sans rel&#226;che, dans l'ambition de devenir soignant. Apr&#232;s l'enseignement de la langue des signes, l'Histoire, Raymond aborde d&#233;sormais le domaine de la sant&#233;, de la m&#234;me mani&#232;re absolue. Il avance marche &#224; marche et ne se disperse pas dans diverses directions. Le sprint de l'ouverture d'une consultation pilote s'ach&#232;ve mais se prolonge en un marathon interminable afin d'&#233;viter que les financements obtenus ne soient pas d&#233;tourn&#233;s et que les postes cr&#233;&#233;s soient r&#233;ellement pourvus, curieusement ceux d&#233;di&#233;s aux professionnels sourds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment pr&#233;server notre &#233;nergie initiale ? Mon amiti&#233; avec Raymond devient un bon antidote contre l'usure. Bien s&#251;r je le soutiens dans ses &#233;tudes de biologie ou de th&#233;rapeutique et surtout nous commentons ses d&#233;couvertes du milieu hospitalier. D&#232;s les premiers stages de sa formation, des phrases comme &#171; le patient au centre de l'h&#244;pital &#187; alors que dans les r&#233;unions d'&#233;quipe, les imp&#233;ratifs &#233;conomiques monopolisent les ordres du jour lui donnent une assez bonne d&#233;finition de ce que l'on nomme le double langage. Nous &#233;voquons l'h&#233;ritage de Denis, ses maximes &#171; la langue c'est le pouvoir &#187; ou &#171; Dans toute probl&#233;matique, chercher qui a le pouvoir &#187; s'appliquent &#224; ce que nous voyons se d&#233;rouler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant la cr&#233;ation de la consultation pilote, le droit formel au recours &#224; un interpr&#232;te n'&#233;tait pas utilis&#233;. Les soignants refusaient la pr&#233;sence d'une tierce personne et pr&#233;f&#233;raient rester dans le confort de leur langue. Maintenant les consultants viennent dans le service, g&#233;n&#233;ralement de loin. Ils savent que la langue des signes y est en usage tous les jours et qu'ils auront le choix de la langue en consultation. Le pouvoir du choix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En racontant notre histoire, il me saute aux yeux que les vies professionnelle et personnelle se sont confondues. Beaucoup trop. La lassitude s'installait et lorsque Raymond me propose d'aller d&#233;couvrir sa for&#234;t, son oncle, ses amis en Amazonie, je suis ravi d'une pause. La prise de recul de l'&#233;criture, celle des fragments de la jeunesse de Beno&#238;t, de l'enfance de Raymond, de notre histoire commune, de son parcours de volontaire de Aides &#224; soignant signeur, me motive. Je l'ach&#232;ve en Guyane le dernier jour du s&#233;jour et je me promets de tenir un journal d&#232;s que l'occasion se pr&#233;sentera pour continuer l'histoire de mon ami.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Denis </title>
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&lt;p&gt;Cinqui&#232;me &#233;pisode du roman de Jean Dagron &#034;la voix du fleuve&#034; &lt;br class='autobr' /&gt; Une chapelle, des b&#226;timents anciens, des cours pav&#233;es alternent avec l'architecture contemporaine. Une vraie ville, cet h&#244;pital. Nous suivons scrupuleusement la ligne jaune trac&#233;e au sol qui devrait nous emmener dans le service o&#249; Denis s&#233;journe. Raymond commente le monde hospitalier, l'odeur particuli&#232;re, m&#233;lange d'eau de toilette et de d&#233;sinfectant, le blanc envahissant des murs aux blouses. Dans un long couloir, des (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/" rel="directory"&gt;LA VOIX DU FLEUVE&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Cinqui&#232;me &#233;pisode du roman de Jean Dagron &#034;la voix du fleuve&#034;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Une chapelle, des b&#226;timents anciens, des cours pav&#233;es alternent avec l'architecture contemporaine. Une vraie ville, cet h&#244;pital. Nous suivons scrupuleusement la ligne jaune trac&#233;e au sol qui devrait nous emmener dans le service o&#249; Denis s&#233;journe. &lt;br class='autobr' /&gt;
Raymond commente le monde hospitalier, l'odeur particuli&#232;re, m&#233;lange d'eau de toilette et de d&#233;sinfectant, le blanc envahissant des murs aux blouses. Dans un long couloir, des ampoules rouges rappellent que derri&#232;re ces portes, des malades doivent s'impatienter. Le va-et-vient des infirmi&#232;res, de jeunes m&#233;decins le st&#233;thoscope autour du cou. On entrevoit des salles de soins ou des malades allong&#233;s. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous comptons. Chambre 42. Alors que je m'appr&#234;te &#224; frapper &#224; la porte, Raymond me sourit. Denis n'entendra pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il nous attend assis dans son fauteuil, une perfusion au bras, un livre sur les genoux. Nous nous installons. Denis cherche une conversation loin des murs de l'h&#244;pital. Raymond raconte la for&#234;t, les fleuves, son oncle. &#192; son tour, Denis d&#233;peint sa vie. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je ne me suis pas construit en attrapant du poisson ou d&#233;terrant des racines, mais en menant trois combats diff&#233;rents. Le premier adolescent, pour faire accepter ma surdit&#233; apr&#232;s le vol de mon enfance. La culpabilit&#233; de ma m&#232;re, d'avoir donn&#233; naissance au seul sourd connu dans les lign&#233;es paternelles et maternelles, la paralysait face &#224; l'id&#233;ologie de mon p&#232;re. Lui, il embo&#238;tait le pas &#224; Graham Bell qui au nom du bien des sourds s'employait &#224; les &#233;liminer. Mon deuxi&#232;me combat, adulte, pour affirmer mon homosexualit&#233;. J'avais d&#233;j&#224; remarqu&#233; la fr&#233;quence, en France, de l'homosexualit&#233; chez les sourds comme chez les sourdes. Certains artistes os&#232;rent l'afficher publiquement apr&#232;s le R&#233;veil des ann&#233;es 70. Le th&#233;&#226;tre, constituant le fer de lance de la communaut&#233;, des homosexuels se retrouv&#232;rent aux avant-postes. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Le troisi&#232;me combat je le livre tous les jours. Le sida nous foudroie, nous sommes parmi les premiers contamin&#233;s alors que le deuxi&#232;me combat se poursuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hier, mon p&#232;re est venu avec ma s&#339;ur. Quinze ans sans le voir. Il m'avait chass&#233; de la maison &#224; dix-huit ans. D&#233;j&#224;, il ne supportait pas que je fr&#233;quente le milieu signeur. La rupture devint compl&#232;te vers vingt-cinq ans quand il a su mon homosexualit&#233;. Sourd et homo, vous comprenez, c'est trop. Et se tournant vers Raymond. &#171; Un rejet raciste, tu l'as subi, toi aussi concr&#232;tement, pour la couleur de ta peau ? &#187;. Raymond&lt;br class='autobr' /&gt;
r&#233;pond, il n'a pas connu de refus franc et direct mais il a senti des attitudes plus sournoises. Il nous joue une mise en situation. On le laisse attendre des heures dans des salles crasseuses et sans joie, au bon vouloir d'employ&#233;s muets. Il en arrive &#224; se demander si le fait d'&#234;tre sourd et noir n'y contribue pas... un peu. Il ne lit pas sur les l&#232;vres &#171; Va-t'en le n&#232;gre ! &#187;, mais il a l'impression que certains le pensent tr&#232;s fort ! Il conclut dans un grand sourire. &#171; Les sourds sont paranos, c'est bien connu &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Denis poursuit la plaisanterie. &#8211; La parano c'est &#224; cause du manque de cellules cili&#233;es de la cochl&#233;e. D'ailleurs un entendant, s'il ne comprend pas la langue utilis&#233;e autour de lui, n'a pas tendance &#224; le devenir, m&#234;me un petit peu. C'est bien connu ! Plus s&#233;rieusement, les sourds r&#233;agissent comme la population g&#233;n&#233;rale. Vous avez vu au rassemblement du m&#233;tro, leur comportement ? &#171; Le sida vient des entendants ! &#187; Toujours le rejet de l'autre. Le racisme rena&#238;t en permanence, des banquiers aux marginaux. Et, je le suppose dans tous les pays et tous les continents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est humain ! Raymond exprime &#224; son tour, sous son calme habituel, une conviction profonde. &#8211; L'humanit&#233; entrera dans l'Histoire, lorsqu'elle sera unifi&#233;e et que l'id&#233;e de race n'effleurera plus personne. Au stade pr&#233;historique dans lequel nous vivons, les hommes ne savent pas encore surmonter les peurs n&#233;es de la diff&#233;rence. Comment faire pour d&#233;passer le racisme ? Les belles paroles ne suffisent pas. Le &#171; tous fr&#232;res &#187; donne bonne conscience et n'a pas grande efficacit&#233;. Chacun doit trouver son compte dans la rencontre avec un autrui diff&#233;rent. Les sourds ont int&#233;r&#234;t &#224; au plus vite des moyens de protection. Les d&#233;fenseurs les plus acharn&#233;s de la langue des signes doivent multiplier les contacts avec des acteurs de la sant&#233; m&#234;me s'ils sont des entendants qui ne comprennent rien &#224; la cause sourde. Denis, nous devons te remercier de ton intervention &#224; la r&#233;union dans le m&#233;tro. Les associations contre le sida conduisent une lutte formidable et nous devons les aider, eux, ces combattants de notre &#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Oui, ils donnent du courage, mais je ne fais pas office de meneur h&#233;ro&#239;que. L'autre soir, j'ai voulu provoquer une prise de conscience. Dans ma vie priv&#233;e, je ne me conduis pas en militant intransigeant, je compose, je me tais. Denis est &#233;mu. Au bout de plusieurs secondes, ses mains se l&#232;vent. Lui qui a des gestes secs, un peu saccad&#233;s, se met &#224; signer lentement. Il est &#233;mu. &#8211; Mon p&#232;re adh&#232;re au Front National. Vous, les connaissez, vous, concr&#232;tement, les membres de ce parti ? Ils exacerbent les rejets, les haines de l'&#233;tranger. S'ils prennent un quelconque pouvoir, ils feront le vide de tout ce qui ne leur ob&#233;it pas. Mon p&#232;re se conduit en fanatique totalitaire, comme les autres mais hier, j'ai vu pour la premi&#232;re fois une f&#234;lure. Denis s'arr&#234;te et reprend, il cherche ses signes. &#171; Rejeter son seul fils, une attitude gu&#232;re tenable. Dans la chambre, nous avons crois&#233; longuement nos regards, des larmes ont brouill&#233; le mien. En partant, il m'a embrass&#233;, je n'avais aucun souvenir qu'un jour il m'a embrass&#233; &#187;. Nous restons silencieux. Je ne vois plus le blanc des murs et ne ressens plus l'odeur de l'h&#244;pital. L'&#233;motion a pris le contr&#244;le de toutes mes perceptions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La porte s'ouvre sur une infirmi&#232;re qui apporte les m&#233;dicaments. Denis s'&#233;tonne, car il ne re&#231;oit pas de traitement &#224; cette heure-l&#224;. L'infirmi&#232;re lui lance une phrase et ressort, press&#233;e. &#8211; Sur sa bouche j'ai cru discerner que le m&#233;decin me l'avait dit ce matin. &#8211; Oui. Elle a dit cela. &#8211; Le m&#233;decin je ne comprends pas ce qu'il dit. C'est ma faute, je suis sourd ! &#8211; Tous les patients se plaignent du jargon m&#233;dical qui ne sert qu'&#224; prot&#233;ger les m&#233;decins. &#8211; Je ne sais pas dans quelles circonstances les soignants v&#233;rifient la bonne compr&#233;hension des entendants. Pour moi ils s'en soucient uniquement quand ils ne peuvent pas pratiquer un acte technique comme ils le souhaiteraient. Ce matin le manipulateur radio ignorait comment me pr&#233;venir du moment o&#249; je devais bloquer ma respiration. Pour une fois, la communication constitua une pr&#233;occupation. Dans toutes les autres situations, mon information, personne ne s'en soucie. Je suis oblig&#233; d'attendre le soir la venue d'une copine interpr&#232;te pour conna&#238;tre mes soins. Alors le reste, les explications sur le m&#233;canisme des maladies, les complications possibles, les diff&#233;rentes th&#233;rapeutiques envisageables se chronicisent en chim&#232;re. &#8211; Dans ce service de pointe, une comp&#233;tence existe pour les pathologies graves. Tu pourrais y trouver de l'aide. &#8211; Il y a des psychologues, des groupes de parole pour une partie des hospitalis&#233;s. Parler de la vie, de la douleur j'aimerais bien, moi aussi. Encore une belle illusion, l'h&#244;pital ne se pr&#233;occupe pas de ceux qui communiquent autrement. Avec les professionnels, je ne peux pas. Avec ma famille, je ne peux pas. Avec ma maladie seulement, le t&#234;te-&#224;-t&#234;te est possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond loue une chambre assez minable dans un des immeubles v&#233;tustes de plus en plus rares du centre de la capitale. Dans le coin-cuisine, il a d&#233;pos&#233; une caisse de l&#233;gumes et racines divers d'origine &#233;quatoriale pour confectionner ses repas. Il vit seul. Il a parfois des relations avec une sourde ou une jeune interpr&#232;te. Il ne s'en cache pas, mais il ne con&#231;oit ces relations affectives que passag&#232;res. Cela ne donne pas lieu &#224; de longues discussions, d'ailleurs nous sommes emport&#233;s dans une activit&#233; fr&#233;n&#233;tique qui accapare toute notre &#233;nergie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Denis a provoqu&#233; une secousse qui se propage et incite Raymond &#224; s'engager totalement dans la lutte contre l'&#233;pid&#233;mie. Pendant plusieurs mois, je l'accompagne d'une r&#233;union &#224; l'autre, d'un groupe &#224; l'autre. Nous croisons les m&#234;mes personnes, dont notre copain camerounais Albert. Ce dernier, h&#233;t&#233;rosexuel, milite activement &#224; Act-Up une association qui proclame la &#171; fiert&#233; homosexuelle &#187;. Les modes d'action spectaculaires de ces militants l'attirent. Ils parcourent les rues, envahissent les estrades, se r&#233;clamant des minorit&#233;s discrimin&#233;es. Le sigle de Act-Up, un triangle, &#233;tablit une filiation entre la barbarie nazie anti-homosexuel et l'indiff&#233;rence actuelle du pouvoir politique devant leurs morts. Le symbole est brutal. Le triangle appara&#238;t dans des publications sourdes. Parmi ceux qui se rassemblent dans le combat contre les discriminations, les chemins pour les abolir divergent. Albert favorise la d&#233;fense identitaire, que le drapeau soit s&#233;ropositif, sourd ou homosexuel. Raymond refuse toute mobilisation dans un cadre identitaire rigide et permanent. &#192; chacun la libert&#233; de privil&#233;gier ou non une appartenance identitaire et, s'il la revendique, de choisir le moment propice o&#249; il le fait. Il pr&#233;f&#232;re s'engager &#224; Aides dans le soutien concret &#224; la vie des personnes contamin&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'adh&#232;re &#224; la d&#233;marche de mon ami. J'en comprends les raisons &#224; la relecture de mon carnet &#224; pr&#233;tention sociologique. Il rapporte les plans et les d&#233;monstrations, qui s&#233;duisaient et accaparaient les d&#233;bats, ils sont rest&#233;s des bavardages. L'important, je le ressentais confus&#233;ment d&#233;j&#224; &#224; l'&#233;poque, mais je le notais &#224; peine, au d&#233;tour d'une phrase, cach&#233; derri&#232;re un d&#233;tail, l'important se passe en silence. Denis m'en a entrouvert la porte quelques instants. Sa pudeur ne voulait pas que l'on s'attarde sur son intimit&#233;, cela n'a pas donn&#233; lieu &#224; des mots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond me l'a fait toucher du doigt dans la for&#234;t amazonienne. Si je tente de le r&#233;sumer, la phrase devient emphatique, mais essayons malgr&#233; tout. Devant la violence de la b&#234;tise ou de la nature, la fraternit&#233; humaine, muette, transmet une &#233;nergie vitale. L'important a l'air de r&#233;sider dans ces parages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoi qu'il en soit, sans pouvoir en expliquer les raisons &#224; ce moment-l&#224;, je continue en confiance avec Raymond. Il organise sa premi&#232;re initiative publique, un d&#233;bat devant une assembl&#233;e modeste. Je note la premi&#232;re protestation. &#8211; Je suis all&#233; &#224; une conf&#233;rence. L'interpr&#232;te traduisait un m&#233;decin. On n'a pas compris grand-chose. Une injustice pour les interpr&#232;tes. Passerelle entre les deux mondes, tenus professionnellement &#224; ne pas sortir des intentions et des propos de ceux qu'ils traduisent, ils ne sont pas responsables de l'aveuglement de m&#233;decins incapables de voir l'incompr&#233;hension de leur public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Les conf&#233;rences de Bruno claires et de plus amusantes. Bruno, fondateur du groupe est pr&#233;sent. Grand, avec de larges gestes &#233;l&#233;gants il signe : &#8211; Dans l'association, je me retrouve souvent seul au milieu des entendants et, malgr&#233; cela, toujours &#224; l'aise dans mon identit&#233; de sourd signeur. Car un m&#234;me objectif nous unit. Raymond sourit, en harmonie avec cette attitude qui au lieu de se recroqueviller dans l'entre-soi, s'affirme positivement dans une lutte commune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une personne devant moi se l&#232;ve, il h&#233;site et se d&#233;cide &#224; rejoindre l'estrade. Il aurait pr&#233;f&#233;r&#233; s'exprimer depuis sa chaise. Les n&#233;cessit&#233;s d'une prise de parole visuelle, compr&#233;hensible par tous, obligent &#224; s'exposer face &#224; toute une l'assembl&#233;e. &#8211; Je suis s&#233;ropositif. Si je consulte un m&#233;decin seul, je ne comprends rien. Si je consulte avec ma m&#232;re, comme je le faisais avant, elle comprend ce que je n'ai pas envie qu'elle sache. Donc je ne consulte pas. Une injustice invisible. Cette in&#233;galit&#233; face &#224; la maladie devient le d&#233;tonateur de la r&#233;volte des jeunes. Personne ne la d&#233;non&#231;ait publiquement jusque-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La confidentialit&#233;, obstacle des sourds s&#233;ropositifs aux soins, j'en recueille la preuve moi-m&#234;me dans la tourn&#233;e d'information des institutions que j'entreprends. La direction de la premi&#232;re &#233;cole contact&#233;e refuse qu'un volontaire sourd m'accompagne, ni m&#234;me que j'utilise quelques signes. Malgr&#233; ces conditions stupides, je m'y rends. &#192; la fin de la s&#233;ance, un adolescent me prend &#224; part. &#8211; Ma s&#233;ropositivit&#233;, je n'en ai parl&#233; &#224; personne. Qu'est-ce que je peux faire ? La rumeur qu'un m&#233;decin s'occupant du sida conna&#238;t &#8212; un peu &#8212; les signes circule. Dans la consultation que j'effectue dans un h&#244;pital &#233;loign&#233; de Paris se pr&#233;sente un sourd parisien. Puis un deuxi&#232;me, un troisi&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tat de Denis se d&#233;grade brutalement. Ses yeux atteints. Il ne lit plus sur les l&#232;vres et la langue des signes doit s'adapter, plus lente. Bient&#244;t, trop fatigu&#233; il pr&#233;f&#232;re poser une main sur chaque avant-bras de son interlocuteur pour suivre les signes. Le contact entre les amis va se maintenir jusqu'&#224; la fin. Il touche les mains de Raymond, il lui parle. Puis les miennes. &#8211; La langue des signes &#224; l'h&#244;pital, enfin la vie possible pour nous. J'ai espoir. Un souffle est transmis. Ma main le re&#231;oit et le garde en m&#233;moire.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le sida, une maladie d'entendants ?</title>
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&lt;p&gt;Quatri&#232;me &#233;pisode du livre de Jean Dagron &#034;la voix du fleuve&#034; &lt;br class='autobr' /&gt; Dans le brouhaha de la fin de r&#233;union, j'&#233;change quelques signes avec Raymond et nous convenons de nous revoir. Pour nous contacter, nous avons le fax de son restaurant ou le minitel de son copain Albert. Moi j'ai les deux &#224; la maison. Le premier message de Raymond me laisse pantois. Mardi apporter quelques mets et quelques boissons pour &#233;viter notre faim. J'en d&#233;duis que Raymond s'inspire d'expressions tir&#233;es de livres sans (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/" rel="directory"&gt;LA VOIX DU FLEUVE&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Quatri&#232;me &#233;pisode du livre de Jean Dagron &#034;la voix du fleuve&#034;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Dans le brouhaha de la fin de r&#233;union, j'&#233;change quelques signes avec Raymond et nous convenons de nous revoir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour nous contacter, nous avons le fax de son restaurant ou le minitel de son copain Albert. Moi j'ai les deux &#224; la maison. Le premier message de Raymond me laisse pantois. Mardi apporter quelques mets et quelques boissons pour &#233;viter notre faim. J'en d&#233;duis que Raymond s'inspire d'expressions tir&#233;es de livres sans savoir leur utilisation ordinaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous retrouvons dans le minuscule appartement d'Albert, dans une banlieue le long de la Marne. L'ameublement sommaire, sur une &#233;tag&#232;re quelques livres, des ouvrages de linguistique, Albert participe &#224; un groupe de travail de l'Universit&#233; de Saint-Denis. Il veut obtenir un dipl&#244;me de professeur de langue des signes et il donne d&#233;j&#224; des cours dans une association. Raymond et lui se passionnent de linguistique. Je suis tr&#232;s loin de leur niveau, j'en ai la confirmation quand j'exprime ma surprise de l'&#233;criture ampoul&#233;e de Raymond. Que ce soit la peur de vexer ou mon bas niveau de signeur ou bien le m&#233;lange des deux, le r&#233;sultat est catastrophique. J'ai conscience que personne ne me comprend, je multiplie les signes anarchiquement, &#224; en perdre le souffle. Dans la r&#233;ponse d'Albert, je ne reconnais pas ma question mais un cours de syntaxe. Sur mon carnet j'&#233;cris malentendus !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; En langue des signes m'explique Albert on indique la dur&#233;e sur une ligne du temps dans l'espace. En fran&#231;ais le temps repose sur la conjugaison des verbes dont j'ai bien du mal &#224; m&#233;moriser les tables. Cela demeure abstrait et en cas de doute, je laisse le verbe &#224; l'infinitif et indique le temps par des : demain ou apr&#232;s ou.. Raymond lui aussi se heurte &#224; ces diff&#233;rences entre les deux langues. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Quand deux actions se succ&#232;dent, la langue des signes suit une logique temporelle. Exemple : (petit d&#233;jeuner) (fini) (nous) (se promener). Un sourd doit faire un effort pour comprendre le fran&#231;ais. Lisez cette phrase. Raymond &#233;crit nous irons nous promener apr&#232;s le petit d&#233;jeuner. La langue des signes respecte la chronologie sous peine de confusion. Le fran&#231;ais, lui, prend ses aises avec le monde concret.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces comparaisons me stimulent. J'imagine les langues comme des filets jet&#233;s sur le monde, le r&#233;el qu'elles d&#233;crivent d&#233;pend de la taille des mailles. Une logique visuelle fait signer (la table) (dessus) (les fleurs). Dans la vie, chacun prend en compte la force de gravit&#233; et ne va pas bousculer la table pour &#233;viter de renverser les fleurs. Quand on dessine, on commence par la table. Mais le fran&#231;ais &#233;crit peut mettre les objets en apesanteur en les pla&#231;ant en d&#233;but de phrase sans avoir pr&#233;cis&#233; leur support. Les fleurs sont sur la table. Avec de tels professeurs, chaque le&#231;on donne l'impression de gagner &#8212; un peu &#8212; en intelligence. En signant, je prends en moins d'une ann&#233;e d'autres habitudes syntaxiques. Je place correctement le contenant avant le contenu (la bo&#238;te) (la chaussure) (dedans) ou bien ce qui se voit en premier (l'arbre) puis (le gar&#231;on) au lieu de le gar&#231;on est derri&#232;re l'arbre du fran&#231;ais. Je n'ai pas le courage de redire mon &#233;tonnement &#224; la lecture des phrases litt&#233;raires de Raymond pour la prise de rendez-vous. La peur de vexer g&#234;ne la franchise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond, bien loin de mes pudeurs, requiert mon avis sur la formulation des lettres qu'il adresse aux administrations ou aux employeurs. Heureusement, dans la correspondance avec ses amis, il continue &#224; laisser libre cours &#224; la cr&#233;ation lexicale suscit&#233;e par ses lectures. Quel r&#233;gal de lire : Je suis en retard comme la tortue, mais j'y arriverai en d&#233;passant le li&#232;vre pour un rendez-vous le soir &#224; l'heure o&#249; le chien devient loup avant un repas o&#249; il va sentir l'aspect gourmand de la tarte. Durant cette p&#233;riode, mes carnets, reflets des pr&#233;occupations de Raymond, s'apparentent &#224; un trait&#233; de grammaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En compagnie d'autres jeunes, il s'investit dans l'enseignement de la langue des signes, un enseignement qui sort des limbes. Raymond sourit et est facilement abordable, mais discuter de ce qui n'a d'existence que dans la parole, pendant la seule dur&#233;e de la conversation, ne l'int&#233;resse pas. En r&#233;sum&#233;, il n'aime pas le bavardage. Peu disert sur sa vie personnelle, il est intarissable sur le sujet en cours d'exploration &#224; ce moment-l&#224;. Malgr&#233; tout, pendant nos sorties communes, sa vision du monde transpara&#238;t et son influence se retrouve dans mon carnet, comme en t&#233;moignent les pages, sur ce soir de printemps 91, o&#249; Raymond et moi, nous descendons la rue Mouffetard pour nous rendre &#224; une r&#233;union silencieuse. La rigueur du recueil sociologique dispara&#238;t au profit du plaisir d'&#233;crire des tranches de vie. L'air doux incite les serveurs &#224; ouvrir les v&#233;randas. Ils disposent des assiettes blanches sur des nappes blanches ou bien des serviettes blanches pr&#232;s des assiettes blanches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bient&#244;t des gens s'attableront et se r&#233;galeront de cette viande qui r&#233;pugne &#224; Raymond. Il me raconte ses d&#233;convenues gastronomiques. La viande cuite &#171; &#224; point &#187; ou &#171; saignante &#187;, il ne peut pas en avaler une bouch&#233;e. Dans les restaurants &#224; kebab dont ses copains raffolent, il n'y prend qu'une portion de frites. Dans les pizzerias il surveille qu'on ne rajoute pas au dernier moment un &#339;uf &#224; peine cuit. Les viandes il ne les aime que longuement mijot&#233;es. Les poissons lui manquent. Nous croisons des filles voil&#233;es dont les robes recouvrent jusqu'aux chevilles. Ces codes vestimentaires surprennent Raymond qui vient d'un pays de libert&#233; des corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce rassemblement, le premier sur le sida organis&#233; par des sourds, se tient dans le m&#233;tro, il emploie en totalit&#233; des explications visuelles, en langue des signes et en images. Les modes de contamination sont d&#233;taill&#233;s, les agents infectieux distingu&#233;s, bact&#233;ries dont on se d&#233;barrasse par des m&#233;dicaments, virus qui ne vivent pas vraiment et dont on ne peut qu'entraver la r&#233;plication. Raymond demande si l'&#233;laboration des traitements progresse. Chaque gain dans la lutte contre les virus demeure fragile, car leurs copies varient de fa&#231;on infime et restaurent la dangerosit&#233;. Raymond est concentr&#233;. Derri&#232;re nous, d'autres moins attentifs, rient, chahutent, se bousculent. Un des animateurs les interpelle pour qu'ils se calment. Un gars, qui se croit malin, r&#233;plique en haussant les &#233;paules. &#171; Le sida, une maladie d'entendant &#187;. C'est tout ce qu'il sait du sida, c'est &#224; dire rien. L'animateur se d&#233;couvre dans une annonce stup&#233;fiante. &#8211; Je suis s&#233;ropositif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un coup de tonnerre. Les gestes restent en suspens. Une maladie touche les sourds et, angoisse suppl&#233;mentaire, elle est invisible. &#8211; Cela peut arriver &#224; chacun d'entre vous. Vous savez comme on l'attrape ? Vous vous prot&#233;gez ? Personne ne reprend. Les gens se regardent de travers, soup&#231;onneux. Qui est la brebis galeuse ? Celui-ci avec ses boutons sur le visage ? Celui-l&#224; qui collectionne les copines ? Brutalement, l'air devient irrespirable. Cette r&#233;union fera date dans l'histoire des sourds franciliens. Raymond et moi-m&#234;me nous revenons compl&#232;tement admiratifs du courage de ce sourd avec la volont&#233; de faire sa connaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La semaine suivante, au restaurant le d&#238;ner se termine. Je m'assieds au milieu des buveurs install&#233;s au comptoir pour attendre Raymond qui vient chercher les derniers verres sales. Le patron articule : &#171; Tu veux un petit travail ? &#187; Et saisissant le bras d'un client, il le pr&#233;sente &#224; Raymond, Mario patron d'une entreprise d'impression et de routage. L'absence de salari&#233;s l'alarme, il doit faire face &#224; une livraison impr&#233;vue de plusieurs brochures &#224; exp&#233;dier. Il propose un contrat de trois jours. Le lendemain dans ses locaux, Mario s'active et s'inqui&#232;te. Lors d'une pr&#233;c&#233;dente livraison, le chargement mal &#233;quilibr&#233; s'&#233;tait renvers&#233;. Raymond a la consigne de peu charger le chariot ou bien de le peser en cas de doute. Le deuxi&#232;me jour Raymond grimpe sur l'engin. En une demi-heure il le conduit comme s'il l'avait toujours conduit. Arrive le camion de livres et pendant que Mario remplit les papiers du livreur, Raymond charge les palettes, beaucoup plus que ne le veut la consigne. S&#251;r de lui, il montre par gestes que les vibrations du chariot le renseignent imm&#233;diatement si le poids est correct ou pas. Pendant deux jours, sous l'&#339;il vigilant de Mario, &#224; la fin du troisi&#232;me jour, celui-ci l&#232;ve le pouce en lui souriant &#171; Super &#187;. Il est conquis. La semaine suivante Raymond est engag&#233; &#224; plein temps &#224; l'imprimerie avec un salaire r&#233;gulier et d&#233;clar&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le restaurant est devenu notre lieu de rendez-vous, pour de longues conversations. Un certain degr&#233; d'intimit&#233; s'instaure entre nous, mais &#224; la mani&#232;re de Raymond, il se livre peu et me pousse aux confidences. &#192; la diff&#233;rence des autres sourds qui ne m'interrogent que sur mes liens avec la surdit&#233;, Raymond le fait sur l'ensemble de ma vie, avec une entr&#233;e en mati&#232;re particuli&#232;re : un homme est ce qu'il a r&#234;v&#233; dans sa jeunesse ! Quels &#233;taient tes r&#234;ves ? J'ai quarante ans. Quel futur d&#233;sirais-je &#224; vingt ans ? Les g&#233;n&#233;rations, comme des vagues qui reviennent, charrient leurs propres th&#232;mes selon le go&#251;t de l'&#233;poque. Certaines douces ne provoquent pas de gros remous, d'autres plus fortes, d&#233;rangent ceux qui, pr&#233;occup&#233;s de leur place au soleil, attendent qu'elle passe. La vague de ma g&#233;n&#233;ration, dominant toutes les vagues du XXe si&#232;cle pr&#233;tendait changer le monde, repr&#233;sentait une jeunesse en r&#233;volte, et a reflu&#233; en d&#233;fense de l'&#201;tat de droit. Les suivantes respecteraient davantage les valeurs boursi&#232;res !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Histoire passionne Raymond. Nous en faisons notre th&#232;me privil&#233;gi&#233; une ann&#233;e enti&#232;re en nous dotant d'un grand cahier commun pour noter les dates, les noms, faire des graphiques, laisser des r&#233;sum&#233;s. Nous d&#233;butons par le si&#232;cle des Lumi&#232;res o&#249; les belles id&#233;es de libert&#233;, d'&#233;galit&#233; &#233;mergent dans un &#233;lan dont les sourds ne sont pas exclus. L'Abb&#233; de l'&#201;p&#233;e qui fonde la premi&#232;re &#233;cole qui enseigne en langue des signes, le berger Jean Massieu qui va devenir le premier professeur sourd, la R&#233;volution fran&#231;aise. Puis 1848 et la Commune de Paris, ce si&#232;cle d'intellectuels sourds o&#249; Berthier fait des discours en signes &#224; l'Acad&#233;mie fran&#231;aise et Laurent Clerc part aux &#201;tats-Unis, pionnier de ce qui va devenir l'Universit&#233; Gallaudet qui formera des milliers d'&#233;tudiants sourds. Le sinistre congr&#232;s de Milan de 1880 o&#249; des sp&#233;cialistes, tous entendants, proclament &#171; la primaut&#233; de la parole &#187; et censurent la langue des signes pour &#171; la r&#233;demption des sourds &#187;. Il s'ensuit le bannissement des professeurs sourds, ce qui entra&#238;ne la perte de mod&#232;le positif pour des g&#233;n&#233;rations condamn&#233;es &#224; la mis&#232;re intellectuelle impos&#233;e et au retour de l'invisibilit&#233;. La boucherie de la guerre 14-18, les gr&#232;ves de 36, je partage avec lui le r&#233;cit de la guerre d'Espagne et la R&#233;sistance de mon p&#232;re et son cousin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La curiosit&#233; de Raymond m'interroge sur les relations avec mon p&#232;re. Je r&#233;ponds de mani&#232;re g&#233;n&#233;rale. &#8211; La r&#233;volte, dans les ann&#233;es 70, se dirigeait contre nos p&#232;res. Le conflit ne pouvait pas, en France, sombrer dans la violence extr&#234;me, car ceux qui commandaient avaient &#233;t&#233; soit gaullistes soit communistes dans les ann&#233;es 40, un pass&#233; honorable ! On pouvait juste leur reprocher de ne pas avoir laiss&#233; l'Alg&#233;rie et les colonies &#224; leur ind&#233;pendance d&#232;s la fin de la guerre. &#8211; Les occupations d'usines en 68, les manifs contre la guerre au Vietnam, je comprends. Mais qu'avez-vous fait contre la r&#233;pression au Cameroun ? Et la situation en Guyane qu'en connais-tu ? &#8211;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien, mis &#224; part la lecture d'un livre sur la d&#233;portation de Dreyfus au bagne. Les yeux de Raymond brillent. Il conna&#238;t bien l'endroit. Les &#238;les au large de Kourou au centre de la Guyane L'&#233;clat de ses yeux persiste &#224; l'&#233;vocation de l'histoire de l'Am&#233;rique du Sud. Dans les ann&#233;es 70, la r&#233;pression ne se r&#233;duisait pas &#224; quelques coups de matraque ou brimades au boulot comme en France mais en prison, tortures et assassinats. Raymond est concentr&#233;. Le pass&#233; de son continent, personne ne le lui a enseign&#233;. Une partie de son identit&#233; ignor&#233;e, cach&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un soir Albert, d&#238;ne avec nous et retrace le R&#233;veil Sourd des ann&#233;es 70 en France. Los d'un congr&#232;s, les sourds, au destin tout trac&#233; menuisiers, couturi&#232;res, coiffeuses d&#233;couvrent des Am&#233;ricains m&#233;decins, avocats, professeurs. La flamme de l'&#233;mancipation traverse &#224; nouveau l'Atlantique, mais dans l'autre sens. Des militants prennent le droit de parler, m&#234;me pour dire ce qui peut se r&#233;v&#233;ler des b&#234;tises, non par des &#171; mimiques &#187; comme on leur disait, mais dans ce qui est, m&#234;me s'ils l'ignoraient jusque-l&#224;, une langue. Ils ne veulent plus entendre &#171; tu es sourd. Ce n'est pas possible &#187;. Ils veulent essayer, par eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous dessinons sur notre cahier commun l'arbre du &#171; vivre ensemble &#187;. Les racines venant de Guyane ou d'Alg&#233;rie alimentent le tronc comme les miennes issues de banlieue, celle de l'histoire des manuels scolaires se m&#234;le &#224; ce qu'en ont vu les sourds, l'Histoire des sourds s'entrecroise avec l'Histoire g&#233;n&#233;rale. La multiplicit&#233; des racines nourrit la magnificence de l'arbre. Raymond fait un signe, une s&#233;rie de brefs coups de son poing droit sur l'index gauche dress&#233; verticalement, simulant un combat. Le signe (Militant). &#8211; Le combat actuel, des gens le m&#232;nent, comme Denis, celui qui a remu&#233; le petit monde des sourds en annon&#231;ant publiquement sa s&#233;ropositivit&#233;. Il est sorti de sa discr&#233;tion avec la volont&#233; que les jeunes s'impliquent contre l'&#233;pid&#233;mie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond me trace le portrait de Denis, com&#233;dien connu dans le monde des sourds, grand lecteur d'ouvrages fran&#231;ais et anglais. Il a r&#233;v&#233;l&#233; certaines pratiques m&#233;dicales, comme de jeter &#224; un sourd sur un bout de papier vous &#234;tes s&#233;ropositif. Ce qui provoque une catastrophe, les sourds comprennent positif comme optimiste, b&#233;n&#233;fique. &#192; l'inverse le signe cr&#233;&#233; par les sourds (un-papillon-qui-p&#233;n&#232;tre-dans le-corps), accompagn&#233; de grimaces, ne fait planer aucun doute. La personne a attrap&#233; une saloperie. Ce signe Denis l'avait employ&#233; lors de la fameuse r&#233;union pour que tous les sourds prennent conscience de la r&#233;alit&#233; de la maladie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre cahier accueille deux nouveaux dessins. Une balance avec d'un c&#244;t&#233;, un m&#233;decin qui parle et de l'autre, un consultant t&#234;te basse, les joues creus&#233;es. Sous les deux personnages, le plateau du m&#233;decin descend &#224; son maximum et le plateau du sourd s'&#233;l&#232;ve &#224; la limite de la hauteur possible. Une rencontre nettement asym&#233;trique. Le deuxi&#232;me dessin, le malade se redresse. On sent son regard direct, les yeux dans les yeux. Les deux plateaux se sont rejoints, &#224; hauteurs &#233;gales. Ce que Raymond &#233;crit dessous me surprend comme une gifle. Dix ans plus tard, j'en appr&#233;cie encore la pertinence. Seule la dignit&#233; permet de nous faire comprendre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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